Entretien croisé avec Carla Lucarelli

La politesse du désespoir

d'Lëtzebuerger Land du 28.02.2014

Pour quelqu’un qui veut s’essayer un peu à tout, à différents genres littéraires certes, mais aussi à différentes formes d’expression artistique, de l’écriture à la mise en scène, et même au jeu, Carla Lucarelli vient de sortir, aux éditions Phi, un roman assez savamment maîtrisé, malgré la rapidité cataclysmique de la narration, ou l’apparent chaos dans le discernement des personnages (du genre : attends, elle est la mère de qui, celle-là, à nouveau ?) : Carapaces.

Ce roman raconte non pas une mais plusieurs histoires dont les fils ne cessent de se recouper : il y a Julien, fils de bourgeois qui se rêve en intello luttant pour la cause ouvrière avec ses amis de la gauche-caviar ; il y a Richard, le vrai prolétaire, qui tue par accident sa petite amie aristocrate et décide ensuite, par conséquent, d’intégrer la pègre napolitaine (normal) parce qu’il croit être un criminel-né ; il y a Ariane, une fille de presque seize ans qui fait une fugue pour atterrir dans le lit de Julien ; il y a la sœur de Julien, Géraldine, et son fiancé niais, homosexuel caché et homophobe par son éducation, il y a les parents de Julien, dépressifs, avec un père qui dissèque des insectes pour ne pas disséquer sa femme, il y a ceux d’Ariane, maniaques et absents, il y a le voisin paranoïaque et tout un tohu-bohu de personnages plus ou moins mal dans leur peau.

Tous ces destins, se croisant et se recroisant dans une frénésie grandissante, au cours de chapitres très courts, haletants presque, rocambolesques, sont ensuite entrecoupés par des passages plus réflexifs, didactiques, un peu fastidieux malheureusement, où un narrateur omniscient nous livre ce à quoi pense un personnage, ce qu’il lit, le raisonnement qu’il tient, mais où le lecteur a assez rapidement l’impression de participer à une espèce de cours magistral, et d’ailleurs, c’est peut-être exactement cela : Carla Lucarelli enseigne le français au Lycée de Garçons à Esch. Mais son parcours artistique est des plus inhabituels.

Ian De Toffoli : Vous êtes, en somme, une touche-à-tout, ou plutôt une insatiable. D’où vous vient cette envie de tout essayer, de s’essayer à toutes les formes d’expression artistique ? Vous avez joué la mère des deux frères un peu débiles dans la sitcom Comeback, mais vous avez également publié, un recueil de poésie chez Phi et un petit livre de microfictions, aux éditions Venterniers (une édition française qui produit des livres faits main). Et encore moins de gens savent que vous avez été assistante de régie au théâtre, auprès de gens comme Frank Hoffmann. Il y a quand même une certaine divergence, au niveau des ambitions, disons, artistiques, dans les choix que vous avez pris. Et à côté de cela, vous semblez encore trouver le temps d’enseigner.

Carla Lucarelli : En effet, j’enseigne, même si les artistes semi-professionnels, c’est-à-dire ceux qui ont un autre boulot à côté, ne sont parfois pas pris au sérieux. Je veux garder un esprit indépendant, ne pas dépendre de quelqu’un. Mes activités artistiques se font plus par besoin, par une espèce de pression que je ressens, par une envie de bidouiller, ou, pour parler plus sérieusement, de continuer une recherche, pour tenter de découvrir quelque choses, sur soi-même, sur le monde, pour trouver un moyen de déchiffrage. Michaux dit : J’écris pour me parcourir. Mais ensuite il y a les obstacles du monde réel qui s’interposent : avoir un bon plan de carrière, ou connaître les bonnes personnes est plus important que d’avoir quelque chose à dire. Malheureusement, jouer ce jeu va à l’encontre d’un des rares principes que j’ai. Mais oui, je suis curieuse par nature, et je suis gênée par les cloisonnements, aussi bien dans les genres littéraires que dans les expressions artistiques. J’ai même été faire un stage d’un an au Theater an der Ruhr, auprès de Roberto Ciulli, metteur en scène et directeur du théâtre. J’ai un regret, c’est de ne pas avoir fait de véritable mise en scène jusqu’à présent.

Gênée par le cloisonnement des genres, cela explique alors pourquoi vous publiez à la fois de la poésie, de courts de textes de prose, et maintenant un roman qui ressemble à un film de Quentin Tarantino : si vous aviez chamboulé ne serait-ce qu’un peu la linéarité chronologique, j’aurais cru relire Pulp Fiction, par moments en tout cas.

Ce n’est pas la première fois que j’entends cela, mais je dois dire que je me sentais plus proche de David Foster Wallace (notamment The Broom of the System) que de Tarantino, pendant l’écriture. Même si j’adore ses films, le côté complètement débile mais jubilatoire, plein d’humour, divertissant aussi, avec une forte ambiance…

Ben oui, c’est ce que j’ai éprouvé, en grande partie, en lisant Carapaces.

Ah bon ? Pour moi, il était avant tout important que ça soit ce qu’on nomme un page-turner, c’est-à-dire un livre qui vous happe, qui ne vous lâche plus. Peut-être que cela a créé ce côté plus cinématographique, plus rapide. J’ai essayé de couper les longueurs, de déployer tout le suspens possible. Écrire, en somme, un livre que j’aimerai lire moi aussi, comme j’ai tendance à m’arrêter après 200 pages, quand j’ai définitivement compris ce que voulait me dire l’auteur.

Si je peux me permettre, cette ambition est quand même un peu contrecarrée par tous les passages explicatifs ou réflexifs. Non seulement cela brise la narration, mais ça a un côté très didactique, parfois un peu énervant même, quand tu explique sur des pages entières la définition.

Et j’ai déjà bien abrégé ces passages, sur l’avis de certains de mes premiers lecteurs, écrivains et autres. Peut-être que c’est mon côté enseignante qui ressort. Mais en même temps, je veux que mes livres ne racontent pas seulement une histoire : un lecteur doit également en ressortir un peu plus riche, il doit avoir appris quelque chose. Voilà pourquoi j’ai fait des recherches sur la classification des insectes, par exemple. Je pourrais tout aussi bien faire confiance au lecteur éclairé, qui sait de quoi je parle, mais il s’agit également là d’une mise en avant de détails, pointus certes, mais qui sont importants pour moi.

Ou est-ce un autre des aspects du décloisonnement des genres : ton roman participe-t-il plutôt du genre de la satura romaine, ce genre littéraire pot-pourri où l’on peut tout mettre ?

Je n’irai pas jusque-là, mais j’ai pris à cœur les leçons de Kundera dans L’Art du roman, qui dit quelque chose de ce genre.

Pour parler un peu plus en détail du contenu du roman : enfin, qui sont ces personnages et pourquoi sont-ils tous complètement fous, mélancoliques, obsédés, violents, incontrôlables, et surtout enfermés dans leur misère et leur solitude ?

C’est parce qu’au lieu de vivre, ils sont tout le temps dans des rapports de force. Le bourgeois et le prolétaire sont renvoyés dos-à-dos, car en fait, ce qu’ils désirent, c’est exactement la même chose, à savoir consommer. Les jeunes pseudo-révolutionnaires n’aspirent qu’à être des leaders et à sortir avec la plus belle fille. L’homosexuel caché se contente d’une fille que sa mère ne voit pas d’un bon œil (Géraldine n’étant pas une très bonne partie) parce qu’il a peur d’éclabousser une fille de bonne famille, le jour où le scandale explose. Chaque personnage est dans une impasse, qu’elle soit politique ou émotionnelle, et malgré tout le savoir que possède le genre humain, malgré tous les philosophes qui ont écrit avant nous, malgré les Chomsky et Bourdieu, personne ne sait ce qu’il fait, personne n’a de réponse à quoi que ce soit, tout le monde tape dans le noir. Bon, le tout en peu tourné en ridicule, un peu exagéré, avec cette « politesse du désespoir » (la formule est de Boris Vian) qu’est l’humour. Mais au fond, c’est ça : je ne suis pas une optimiste.

Je trouve aussi qu’ils souffrent d’une horrible rage d’ailleurs, tous, provenant du fait de ne pas trouver leur place (c’est-à-dire de vouloir absolument faire partie d’un cercle, comme Richard et sa petite amie aristocrate ou la pègre qu’il veut intégrer), ou de ne pas pouvoir s’échapper d’une leur vie qui leur pèse comme un cauchemar dont on ne se réveille jamais véritablement, comme c’est le cas pour les parents de Julien.

Oui, en effet. Un peu ce qu’il m’arrive de ressentir aussi, quand je parle du fait que les artistes doivent souvent d’abord penser à une carrière au lieu de laisser libre cours à leur art, s’ils veulent réussir dans leur milieu.

Parlons également d’un livre comme Terrains vagues, tout autant beau livre que recueil d’histoires.

Derrière ce petit livre se trouve un procédé tout autre, beaucoup plus littéraire, plus intuitif, moins retravaillé que Carapaces, les textes sont plus fragmentés aussi (comme Le Prix du silence, le court texte qui m’a valu le troisième prix au Concours littéraire national en 2012) plus minimalistes, ou se rapprochent par moments même d’une sorte d’écriture automatique.

On ne peut s’empêcher d’éprouver une certaine curiosité quant à votre projet suivant.

J’ai envie d’écrire l’histoire d’une femme qui traverse une ville, à pied, une histoire dans laquelle il ne se passera rien, presque rien, ou du moins aussi peu que possible. Une histoire où j’aurai pu retrancher le plus possible. Un tout autre aspect du délire, en somme.

Carla Lucarelli, née en 1968, a publié des poèmes dans l’anthologie La poésie érotique féminine française contemporaine (Paris, 2011), un recueil de poésie, intitulé Aquatiques, en 2012, aux éditions Phi. En 2013 paraît Terrains vagues, recueil de 22 récits courts, aux éditions Venternier, et en novembre dernier, donc, Carapaces, un roman en quarante petits chapitres.
Ian de Toffoli
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