Cinéma

Les uns contre les autres

d'Lëtzebuerger Land du 06.04.2018

Tout commence par beaucoup de chahut, celui d’un amphi plein à craquer d’étudiants opposés à une nouvelle loi travail. Leur prof finit par jeter l’éponge. Un instant plus tard, il est tué par balles sur les marches de l’université. Émoi en Italie : l’organisation revendiquant l’assassinat se réclame du même nom qu’une des bandes armées des Années de plomb. En 2002, le pays croyait en avoir fini avec les meurtres noirs et rouges des terroristes d’extrême-gauche. Une partie d’entre eux s’était réfugiée en France, Mitterrand ayant décidé, en 1985, de ne pas extrader les repentis. Marco Lamberti (Giuseppe Battiston) fait partie de ceux-là. Mais de l’autre côté des Alpes, le Corriere della Sera décide de publier à sa Une les visages de ses anciens camarades et de lui-même. Sa sœur (Barbora Bobulova) et sa mère (Elisabetta Piccolomini), qui ne l’ont pas vu depuis vingt ans, sont à nouveau sous pression. La parole de l’ancien président est remise en question et Marco risque la prison en Italie. Il décide alors de fuir, avec Viola (Charlotte Cétaire), sa fille de seize ans, Française, qui ignore tout du passé militant de son père.

Dopo la guerra, premier long-métrage d’Annarita Zambrano, évacue rapidement la question politique pour s’intéresser aux conséquences intimes d’un engagement passé : la révolution de Marco, qui a déjà tué son frère Fabio, compagnon d’armes, va à nouveau bouleverser sa famille.

Le scénario, affiné au gré des ateliers prestigieux dont ont bénéficié Annarita Zambrano et sa collaboratrice Delphine Agut (Émergences, Fondation Gan, Angers, pour finir avec le prix Sopadin), parvient à rendre compte des petites histoires dans la grande en attachant une grande importance à la construction des personnages. Se passant de mots, la réalisatrice italienne installée en France depuis des années elle aussi, fait naître une constellation familiale en deux parties distinctes: à Bologne, même son beau-frère (Fabrizio Ferracane), ambitieux procureur qui ne l’a jamais rencontré, voit sa carrière menacée. En France, c’est sa fille, née bien après les évènements, qui doit renoncer à sa vie, ses études et ses amies, pour partir avec son père. Exilé dans un hameau des Landes, Marco envisage le Nicaragua, un des seuls pays qui ne pratique pas l’extradition. La mise en scène d’Annarita Zambrano, soutenue par l’image du chef opérateur Laurent Brunet, souligne les silences pesants qui ont ruiné cette famille. En Italie, cela se manifeste par des cadrages serrés, étouffants, où les personnages peinent à se regarder et à se rassembler. Ce sont les non-dits qui prennent toute la place et enflent au fur et à mesure, où les regards des uns envers les autres pèsent bien plus lourds que les accusations. Avec Viola, la violence sourde se dispute avec la froideur. Opposée à un père qui prend toute la place, à plus d’un sens, la jeune fille tente de s’affirmer avec le peu d’outil dont elle dispose. Un baggy informe troqué contre un short en jean, un silence, une porte qui claque, Viola s’expose, refusant de subir un drame qu’elle n’a pas connu. C’est de son échappée à elle dont il est question aussi, sa tentative de se créer un destin libéré de l’histoire familiale. Interprétés par un casting subtil, les personnages conduisent la dramaturgie et la réalisatrice rythme la tension par des changements de points de vue pertinents. Dopo la guerra, film sous influences, assume le mélange des genres pour servir un psychodrame familial réussi. Marylène Andrin-Grotz

Marylène Andrin-Grotz
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