Poisons d’avril

d'Lëtzebuerger Land du 06.04.2018

Si pour beaucoup d’entre nous, avril est synonyme de retour du printemps et, donc, d’apéro aux terrasses de cafés, de barbecues, de grillfest, de randonnées auto-pédestres, de parties de pétanque au Kyosk du Kirchberg ou d’entraînements au skate park de la Pétrusse, il est aussi, pour certains, l’annonciateur de nez bouché, d’otites, de conjonctivites et de crises d’éternuements à faire passer les Boeing de Cargolux pour un léger bruissement. Le calendrier des pollens est attendu, pour ceux que cela concerne, avec moins d’impatience que celui de l’Avent : on vient de terminer le noisetier et l’aulne, bientôt le bouleau et le chêne, avant l’été et son cocktail explosif de graminées. Plus il fera chaud et sec et plus vous aurez envie de rentrer chez vous, enfermé avec votre inhalateur et vos antihistaminiques, avec votre look de lapin de Pâques en pleine crise de myxomatose (yeux bouffis et rougis, propension à renifler toutes les trente secondes). 

Les victimes du rhume des foins représenteraient entre dix pourcent et un quart de la population locale. Mais si l’on prend un peu de recul sur ces dernières années, sans vouloir paraître complètement paranoïaque, il est probable que nous soyons tous condamnés à finir empoisonnés. Ce ne sera peut-être pas par le Novichok, dont il suffit, apparemment, de saupoudrer des poignées de porte pour condamner les habitants d’un immeuble à périr de paralysie musculaire, les yeux révulsés et l’écume aux lèvres. Autant dire dans des souffrances qui ont l’air de ressembler aux trépidations que nous infligeons aux guêpes qui osent venir narguer nos barbecues estivaux lorsque nous nous armons des bombes insecticides à effet flash garanti. Non, ce n’est pas faire excès de fausse modestie que d’imaginer que nos petites vies n’entravent nullement les projets de personnes assez puissantes pour s’offrir ce genre d’arsenal. Mais l’ennemi est partout, et qui peut aujourd’hui prétendre ne pas avoir l’impression de se sentir comme un agent double russe lorsqu’il va faire ses courses, sort de chez soi, ou va simplement partager un café avec ses collègues de travail ?

Tout a commencé avec le gluten et le lactose. Que le Nutella ou les cigarettes soient mauvais pour la santé, OK, on veut bien l’admettre, ces produits avaient depuis longtemps un petit côté fascination/répulsion qui leur donnaient exactement le profil « trop beau pour être honnête » des mauvais plans dans les comédies hollywoodiennes. Mais qu’un morceau de pain et un verre de lait puissent nous empoisonner à petit feu, là, ça devient vraiment compliqué de distinguer les gentils et les méchants. Avant, on était allergique aux cacahouètes, et c’était clair : la perfide arachide vous causait un méchant choc anaphylactique contre lequel il n’y avait pas d’autre choix que la trachéotomie avec le scalpel le plus proche ou, à défaut, une paire de ciseaux bien aiguisée. La réalité tragique – accompagnée par son lot de légendes urbaines – avait au moins le mérite d’être claire et suffisamment terrifiante pour qu’on se sente tous concernés de plus ou moins loin, à défaut de se sentir directement impliqués. Mais maintenant, c’est comme avec les attaques terroristes : on ne craint plus forcément la bombe du spécialiste qui fera un gros carnage, mais plutôt les petites attaques de désœuvrés fanatisés qui auront aiguisé leurs couteaux de cuisine ou loué une camionnette après avoir regardé la vidéo de trop sur Internet. Du côté des restrictions alimentaires, c’est un peu la même chose, le terrifiant œdème de Quincke a peu à peu cédé sa place aux multiples intolérances alimentaires. 

Si vous souffrez de mal au dos, d’insomnies, de migraines, de fatigue, de démangeaisons ou de constipation, il y a de fortes chance pour qu’une consultation d’un ou deux amis (après tout on se demande pourquoi les études de médecine durent si longtemps) vous diagnostique une intolérance à un des « usual suspects » à la mode : c’est sans doute le gluten, à moins que ce ne soit le lactose. Reste que le véritable mal de tête vous attend le jour de votre prochain dîner où vous devrez concilier le cousin au régime gluten-free, la tante intolérante au lactose et la belle-sœur végétarienne. Vous avez intérêt à aimer le jus de carotte et la salade de quinoa. Ce qui est certainement meilleur pour la santé qu’une orgie de Mettwurscht ou une soirée raclette, certes.

On arriverait presque à regretter le bon vieux temps où il suffisait de vérifier la liste des ingrédients des pizzas surgelées pour faire son choix. On évitait simplement les produits pour lesquels la liste ressemblait plus au contenu des rayons de Bâtiself qu’à ceux de La Provençale. Mais si l’on interdit le glutamate, le glyphosate, les phosphates et le caramel ammoniacal, comment va-t-on cultiver notre bonne conscience et se convaincre de vivre sainement ? 

D’autant qu’une nouvelle menace pour notre santé (mentale) semble être apparue ces derniers temps : les personnalités toxiques. Sérieusement. Il ne faudrait pas seulement faire attention à l’air que l’on respire et à nos aliments mais aussi aux personnes que l’on côtoie. On pensait cette terminologie réservée aux chansons de Britney Spears, mais non, il semblerait qu’elle soit de plus en plus utilisée pour désigner les personnes qui vous empoisonnent l’existence. Là aussi, vous pouvez faire confiance à vos amis, vos collègues ou votre coiffeur pour un diagnostic sûr et précis. Si quelque chose ne va pas bien en ce moment, c’est sans doute la faute d’un manipulateur, d’un narcissique ou d’un jaloux. Dans ces cas-là, pas de pitié, une bonne tartine de pain complet avec du beurre et du Nutella, ou un joli bouquet de fleurs fraîchement coupées. C’est cruel, mais c’est comme ça.

 

Cyril B.
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