Résultats de l'ADR

Redoutablement «autre»

d'Lëtzebuerger Land vom 17.06.1999

Avec sept députés et 11,3 pour cent des voix, l’Aktiounskomitee fir Demokratie a Rentegerechtegkeet (ADR) semble avoir réussi à définitivement s’établir sur l’échiquier politique luxembourgeois. Une assise qui serait d’autant plus importante que l’ADR profite surtout de suffrages de liste. Le taux de ces derniers dans le vote total de l’ADR s’établit à 56,1 pour cent au Nord et à 65,3 pour cent à l’Est, deux régions où les électeurs préfèrent traditionnellement le panachage ; à 76,8 pour cent au Centre et à 78,5 pour cent au Sud. Si le suffrage de liste donne effectivement une idée sur le fondement populaire d’un parti, l’ADR aurait ainsi réussi à faire croître son électorat de base. Mais le vote ADR étant avant tout un vote protestataire contre l’" establishment " politique, ce constat doit être pondéré. L’analyse exacte des élections et la ventilation des motivations de vote — qui font l’objet d’une étude du CRP-CU actuellement en cours — devra établir le degré exact de l’enracinement de l’ADR.

Les électeurs de l’ADR peuvent, selon Fernand Fehlen, chercheur au sein de la cellule "Statistique et décision" du CRP-CU, être répartis, au-delà du vote des employés privés et des retraités, en trois grands groupes : les votes des agri- et viticulteurs au Nord et au Sud qui proviennent surtout de l’électorat traditionnel du Parti chrétien social ; les votes des ouvriers dans la circonscription Sud qui proviennent avant tout de l’électorat traditionnellement communiste et socialiste ; et finalement, majoritaires au Centre, les votes de la " petite bourgeoisie ancienne ", c’est-à-dire les petits commerçants et artisans qui appartenaient jusque-là à l’électorat libéral. Ce qui unit ces groupes dans leur vote pour l’ADR est le sentiment d’être les laissés pour compte d’une société en continuelle mutation, d’être ceux qui ne peuvent ou veulent suivre une modernisation apparaissant comme perpétuelle. À cela s’ajoute le bonus du vote obligatoire, l’ADR répondant le mieux aux aspirations, s’il y en a, des abstentionnistes potentiels.

Mais, élection après élection, l’ADR réussit progressivement à rassembler au-delà de son électorat de base, plutôt vieux et d’un niveau d’instruction faible, grâce à un programme politique qui évolue et devient de plus en plus disparate, sans pour autant devenir plus cohérent. Le parti parvient de la sorte à interpeller tous les groupes sociaux en misant essentiellement sur le rejet des autres partis.

Les partis traditionnels, PCS, Posl et PDL ont leur part de responsabilité dans l’ascension du mouvement populiste. C’est d’ailleurs le président de l’ADR, Robert Mehlen lui-même, qui l’a expliqué, le soir des élections de 1994:

" Au lieu d’insulter mon parti et ses électeurs, ils feraient mieux de chercher les origines du succès de l’ADR qui ne s’occupe plus exclusivement de la problématique des retraites ". Effectivement, le jeu de la surenchère politique proféré par l’ADR n’a pas été reconnu à temps, et la réforme du système de pension de la fonction publique, par laquelle le gouvernement et surtout le PCS entendaient stopper l’envol de l’ADR, s’est montrée insuffisante sinon inefficace. Par l’absence d’une véritable politique d’opposition, le PDL a aussi contribué au développement de l’ADR, surtout lorsque les libéraux se sont avancés sur des thèmes a priori populistes comme le binôme sécurité/criminalité.

L’ADR s’est imposé comme une formation populiste, jouant au premier degré avec les sentiments d’anxiété d’une population qui se croit exclue de la prise de décision. En faisant appel aux réflexes et instincts les plus simples de celle-ci, le parti se positionne volontairement à l’extérieur de la classe politique traditionnelle, la " différence " étant son atout de crédibilité. L’ADR, mouvement populiste par essence, présente ainsi de très nombreux points d’apparentement avec l’extrême-droite sans pour autant pouvoir être affublé (pour l’instant) de cette étiquette.

Issu, fin des années 80, d’un mouvement revendicatif et protestataire, l’ADR a débuté son parcours politique avec une revendication unique : un système de pension unique qui prendrait en compte 5/6 du salaire des meilleures années de cotisation (sans indication sur la durée de prise en compte pour calculer la pension). L’Aktiounskomitee 5/6 Pensioun fir jidfereen est né, en 1987, d’une constellation syndicale comprenant la Neutral Gewerkschaft Lëtzebuerg (NGL, issu du syndicat des artisans), le Lëtzebuerger Renten- an Invalidenverband (LRIV, proche du Parti communiste) et l’Union des journalistes luxembourgeois (UJL, qui regroupe exclusivement les journalistes du groupe de l’Imprimerie Saint-Paul, éditeur e. a. du Luxemburger Wort) à laquelle allait très vite se joindre le Fräie lëtzebuerger Bauereverband (FLB, antagoniste de la Centrale paysanne dans le milieu rural). Très vite, le mouvement réussit à monopoliser la campagne électorale pour les législatives de 1989 en jouant à fond la carte de la supposée injustice sociale au niveau des retraites. La jalousie sociale se révéla être un terrain électoral fertile. Pour sa première participation aux élections, l’Aktiounskomitee obtint 7,9 pour cent des voix et un député dans chaque circonscription.

Débute alors un développement à deux niveaux du " parti des retraites ". La revendication au sujet des pensions est consacrée comme repère pour le ralliement des électeurs. Mais cette revendication a priori positive dans le sens où elle appelait à une hausse des retraites dans le secteur privé allait très vite devenir négative. L’abaissement des pensions dans la fonction publique, considérées comme trop élevées et donc injustes, allait très vite devenir la priorité politique de la nouvelle formation. Cette évolution, générée par la jalousie sociale, allait de pair avec une volonté d’étendre la plate-forme politique de l’Aktiounskomitee qui définitivement se présentait comme l’allégorie de la révolte des petits contre les gros.

Une dynamique propre était née. Alors que la revendication unique concernant les retraites n’était réalisable que sur un plan national, l’Aktiounskomitee décida assez rapidement de se lancer aussi dans la politique communale. Pour symboliser la mutation vers une véritable formation politique, l’Aktiounskomitee élabora un " véritable programme politique " et changea d’intitulé : l’Aktiounskomitee 5/6 Pensioun fir jidfereen devenait l’Aktiounskomitee fir Demokratie a Rentegerechtegkeet.

La première mouture du programme politique du nouveau parti respectait le profil de ses électeurs. Les supposés " exclus " des autres partis traditionnels étaient courtisés ; en visant leur peur de l’" autre " et en attisant la jalousie sociale. Mais un premier rapprochement avec l’idéologie xénophobe se révélera plutôt contre-productif, et l’ADR délaissera très vite cette excursion supposée porteuse, tout en restant résolument nationaliste. Cet épisode est symptomatique pour le cheminement programmatique de l’ADR.

Le Luxembourg n’étant pas encore accessible au racisme et à l’extrémisme avoués, l’ADR s’est très vite réfugié dans une vision voulue apolitique de la société, mais qui de fait se base sur le rejet des fondements institutionnels du pays. Avant les élections législatives de 1994, Robert Mehlen, dans la tribune libre réservée aux partis politiques du Lëtzebuerger Land (édition n° 21 du 27 mai 1994) constatait que le système démocratique est en train d’agoniser dans la " muffige und sauerstoffarme Luft der Parteienherrschaft und Filzokratie ", l’ADR étant le seul parti à pouvoir amener un bol d’oxygène.

À la même occasion, le président de l’ADR a présenté la profession de foi de son parti. Dans l’ordre, il a énoncé : l’injustice sociale en matière de retraites ; la domination de la classe politique par la fonction publique ; le dysfonctionnement des institutions étatiques ; le gaspillage de l’argent des contribuables ; le mauvais fonctionnement de la justice (accusée ailleurs d’être partiale) ; l’état catastrophique de l’éducation nationale ; l’agonie des classes moyennes et des PME ; la mort annoncée des agriculteurs.

Les points forts du programme de l’ADR reposent donc sur une mise en cause du " Système ". Ces accusations sont simplifiées à l’extrême, de même que les remèdes proposés par l’ADR. En diabolisant les fonctionnaires, l’ADR a de surcroît réussi à guider les ressentiments des " laissés pour compte " vers des coupables faciles à désigner. Ainsi, les fonctionnaires sont selon l’ADR non seulement la cause de tous les maux provenant de l’appareil étatique, mais ont aussi réussi à dominer les partis politiques et les institutions démocratiques, à l’image de la Chambre des députés où ils seraient largement majoritaires. Cette connivence entre le pouvoir législatif et le fonctionnariat amènerait le pays à la ruine. L’historique complot judéo-franc-maçonnique, dénoncé par l’extrême-droite, a savamment été repositionné et récupéré par l’ADR.

L’ADR présente ainsi de nombreux corollaires avec l’extrême-droite. L’effacement des repères idéologiques traditionnels a amené un électorat inquiet, se croyant exclu de la modernisation et de la prise de décision. Ce sentiment est attisé par le discrédit des institutions démocratiques, proféré à tel point par l’ADR qu’elle résulte dans le rejet pur et simple du régime parlementaire. Car le jeu démocratique des pouvoirs et contre-pouvoirs entre les institutions n’a plus lieu, le système démocratique est déclaré responsable de sa propre déviance. Dès lors, l’appel à un pouvoir fort (ici l’intraitable ADR) qui procéderait au " grand nettoyage" — qui selon cette théorie est impossible à réaliser dans un cadre démocratique — devient le seul salut possible.

Si au départ, l’Aktiounskomitee 5/6 Pensioun fir jidfereen était motivé par une vision thématique qui appelait l’égoïsme matériel à se calquer sur les idéologies politiques, l’ADR, tout en soignant cet état d’esprit fédérateur, a mué vers un mouvement populiste qui fait apparaître une vision plus globale de la société. L’égoïsme particulier est devenu un égoïsme d’une classe non pas sociale, mais liée par le ressentiment. L’émotion a pris le dessus sur le raisonnement.

L’ADR a ainsi réussi à monopoliser l’ensemble des votes protestataires, ne laissant aucune chance à des mouvements éphémères comme la National Bewegung, le Groupement fir d’lëtzebuerger Souverainitéit, la Gréng a liberal Allianz et autres qui tous visent le même électorat.

À première vue, cette situation peut paraître salutaire, l’ADR évitant de la sorte un morcellement exagéré du paysage politique et l’apparition d’une véritable extrême-droite. Mais l’importance du mouvement contestataire — qui de quatre députés en 1989 est passé à sept membres du Parlement en 1999 et dont le succès aux communales est à prévoir, vu la forte implantation locale des candidats de l’ADR — en devient d’autant plus dangereuse. Car l’ADR va se doter, pour perdurer, d’un véritable appareil politique. Il pourra compter davantage encore sur des renforts de femmes et d’hommes politiques expérimentés, qui sont frustrés au sein de leurs partis actuel au sein desquels ils ne parviennent pas à s’imposer.

Le danger, c’est que l’ADR, large mouvement populiste, pourra basculer dans l’extrême-droite à tout moment. Les prémisses en sont données.

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