Il y a cent ans la république (4)

Jours de gloire, jours de colère

d'Lëtzebuerger Land du 08.02.2019

Les héroïques soldats alliés n’étaient pas pressés pour faire leur entrée triomphale au Grand-Duché. Ils attendaient que les dernières troupes allemandes aient évacué les territoires conquis.1

Le 18 novembre 1918, le général Pershing, commandant en chef des troupes américaines en Europe, écrivit une lettre très chaleureuse au peuple luxembourgeois. Il dit que les Américains ne venaient pas en conquérants, qu’ils n’avaient pas l’intention d’occuper le pays, qu’ils se considéraient comme les défenseurs du droit international et qu’ils s’interdiraient toute immixtion dans les affaires intérieures du pays. Il ajoutait que cela présupposait qu’aucun acte de violence ne soit commis contre l’armée américaine. Une précision jugée tout à fait inutile.

Un comité d’accueil se constitua aussitôt, composé de personnalités de gauche comme Paul Stumper, Ed. Feyden et Aloyse Kayser. Il fit appel aux associations populaires des villes de Hollerich et de Luxembourg pour accueillir les Américains à Neu-Merl, sur la route de Longwy. Les patrons étaient priés de donner congé à leurs employés, les jeunes filles d’offrir des fleurs aux soldats et tous les habitants d’accueillir les libérateurs en criant « Hip, hip, hurrah », ce qui serait à prononcer « harraie ».

Les Américains arrivèrent le jeudi 21 novembre. Ils furent salués par le bourgmestre de Hollerich et son conseil communal qui s’installèrent dans deux calèches en tête du cortège. Cinquante-cinq associations prirent part au défilé, les pompiers en grand uniforme avec casque et sabre, les scouts laïcs de la Fnel, les sociétés de gymnastique, une douzaine de fanfares et de sociétés de chant, l’Union des coiffeurs, l’Amicale des conducteurs de locomotive, l’Association générale des étudiants, la Ligue française, l’Union des jeunes gens israélites.

Les soldats américains réussirent tant bien que mal à s’introduire dans ce cortège qui se dirigea allègrement vers le centre de la ville. Aux abords du Palais grand-ducal, les sociétés populaires quittèrent le cortège tandis que les troupes américaines continuèrent jusqu’au Palais, où l’armée luxembourgeoise les attendait avec la musique militaire. À ce moment apparurent sur le balcon la Grande-duchesse avec la princesse Charlotte et trois généraux américains. Sur le balcon de la Chambre, le président Altwies et le député de droite Bech saluèrent la foule accompagnés de leurs familles. La population leur offrit à tous une ovation troublée seulement par quelques cris isolés pour une république luxembourgeoise. Le Luxemburger Wort conclut que la preuve était faite que le peuple luxembourgeois restait fidèle à la grande-duchesse et que celle-ci n’avait rien à craindre de la part des libérateurs.

Vendredi le 22, ce fut le tour des Français. Les poilus du 109e régiment d’infanterie arrivèrent de Strassen et furent reçus sur la route d’Arlon par les mêmes sociétés et selon le même cérémonial. Les Français ne se rendirent pas au Palais pour éviter tout faux-pas. Ils furent reçus à la mairie et le commandant partit le lendemain à Colmar-Berg pour se faire présenter à la Grande-Duchesse.

Pendant quatre jours le pays était en fête. Après le gris militaire, « feldgrau », des Allemands le pays se colora en jaune kaki puis en bleu horizon. L’air se remplit de musique. On dit que les oiseaux apprirent à chanter la Marseillaise. Les Luxembourgeois, d’ordinaire si réticents, ouvraient leurs maisons et leurs cœurs. Ils étaient subjugués, transfigurés, pris sous le charme. Ils marchaient comme dans un rêve, au son des tambours et des trompettes. Concert ininterrompu à la place d’Armes. « Boxing match » à Grevenmacher. Visite du Denzelt à Echternach. C’était le spectacle permanent, la kermesse, la cavalcade. La guerre se terminait en chansons.

Les Américains avaient l’avantage de la nouveauté et de l’exotisme. On admirait leur caractère bon enfant, leur politesse, leur propreté. Dans les bistrots ils ne crachaient pas sur le sol. Rasés de près, ils ressemblaient à des « sportsmen » plus qu’à des guerriers. Leur démarche était élastique, légère, « sportsmäßig mitunter frauenhafte Gesichter », resplendissant de santé et de force, de véritables « Naturmenschen », peu compliqués, d’esprit pratique, de grands enfants.

Les Français semblaient plus réservés, plus solennels. Ils avaient la manie du salut aux drapeaux, faisaient faire à leurs soldats des exercices sur les terrains vagues des faubourgs, comme si la guerre pour eux n’était pas terminée. Leurs officiers avaient élu domicile dans les somptueuses villas de la bourgeoisie construites le long du parc, boulevard Prince Henri et boulevard Joseph II, chez les de Hanoncelles, les de Gargan, Metz et Decker. Ils donnaient des bals au Casino bourgeois en uniforme d’apparat et en grand gala. Le général était un grand danseur et le 109e possédait un groupe d’art dramatique, une école de danse et des ténors dignes de l’Opéra. L’élite du pays se trouva rehaussée.

Les partisans d’un rattachement à la France débordaient d’énergie pour faire leur cour aux officiers français. Marcel Noppeney, tout juste revenu des geôles allemandes, célébrait dans L’Indépendance luxembourgeoise « le triomphe intellectuel de la race maîtresse » et appelait à « continuer la lutte entre la Gaule civilisée et la Germanie barbare ». Georges Schommer, le président de l’Assoss, mieux connu pour son anticléricalisme, célébra la France des cathédrales et des droits de l’homme. Un comité se constitua spontanément pour offrir un sabre d’honneur au maréchal Foch, le héros de Verdun et généralissime de toutes les armées occidentales. Le sabre ne lui fut jamais remis. Le maréchal avait sans doute assez de sabres.

Le Luxemburger Wort était gagné lui-aussi par la francophilie, depuis que le commandant du 109e régiment avait pris l’habitude d’assister à la messe du dimanche avec tout son état-major. L’organe officieux des francophiles, L’Indépendance luxembourgeoise de Noppeney, commenta avec suspicion: « Le sermon français que l’abbé Pletschette a prononcé dimanche dernier à Notre Dame est d’un heureux augure. Il nous fait espérer que la brusque volte-face que la victoire française a provoquée dans l’attitude du clergé à l’égard de la France ne sera point passagère et que nos prêtres feront tout pour faire oublier l’attitude si résolument et si scandaleusement germanophile que l’immense majorité d’entre eux avait observée au début de la guerre. »2 À défaut d’aumônier militaire, le régiment dépêcha le capitaine Panaget, un Breton, abbé dans le civil, pour servir la messe. Celui-ci rappela que la France était la fille aînée de l’Église et présenta la communion aux officiers. Un parfum d’Ancien Régime emplit la Cathédrale.

Le 15 décembre, Foch installa le Quartier général interallié au conservatoire de musique, rue du Saint-Esprit. En même temps, le général de la Tour fut nommé commandant de la Place de Luxembourg. Jean-Pierre Flohr nota dans son Kriegstagebuch : « Er löst also den deutschen Befehlshaber, General Tessmar ab. Tempora mutantur ! » Le maréchal se rendit tout de suite au Palais et fit venir chez lui le gouvernement, le lendemain. Selon Nic Welter, il leur parla avec franchise, d’homme à homme: « Sie müssen versuchen, stark zu werden. Dazu bedarf es des Anschlusses an einen Starken. […] Führen Sie die Wehrpflicht ein und suchen Sie, sich gegen Deutschland durch Befestigungen zu sichern. […] Mir wurde bei diesen Worten heiß, fast wirblig. Ich verstand : Der Marschall predigt militärischen Anschluss an Frankreich ! Und Aufgabe unserer Neutralität. »3

Le Luxembourg était redevenu le centre du monde, comme en septembre 1914 à l’époque du Kaiser. Il redevenait un bastion militaire, comme au temps de la forteresse cinquante ans plus tôt, cette fois tourné vers l’Est, avec la mission de veiller sur la route du Rhin et de la Ruhr. Une fois de plus, le Luxembourg changeait de maîtres et tout restait comme avant.

Dans l’ivresse générale une seule voix faisait discordance. Dans le journal du syndicat ouvrier BHAV, un ouvrier de Dudelange, peut-être Nic Biever, se plaignait que, le jour de la remise de la paie, il manquait une demi-journée de travail, perdue le 21 novembre pour aller applaudir les soldats, ce qu’on appela la « tournée américaine ». Il ajouta que les ouvriers voulaient avoir leur dû, « auch wenn wir nach Hause geschickt werden, um ‘Vive la France’ oder ‘Hipp, hipp, hurrah’ zu schreien ». De leur propre initiative ils n’ovationneraient que pour leurs libertés sociales et la journée de huit heures. Ils avaient chassé leurs contremaîtres allemands et ils n’hésiteraient pas à en faire autant avec les autres.4

Les ouvriers des ateliers de chemins de fer eurent également une mauvaise surprise. Ils croyaient que les chemins de fer appartenaient désormais à l’État et avaient introduit la journée des huit heures avec le consentement du gouvernement, mais la Compagnie des chemins de fer de l’Est avait pris la succession des propriétaires allemands de la Société Guillaume-Luxembourg. Elle leur ordonna de travailler de nouveau dix heures par jour. Ils auraient à saluer les officiers français et à se soumettre à la discipline militaire sous peine d’avoir à comparaître devant le tribunal militaire.5

Tout le monde n’avait pas oublié. Le jour de l’arrivée des Américains dans la capitale, le policier Kill avait reçu des coups de poing en pleine figure, en marge du cortège, route de Merl. « Das ist, weil Du mich verraten hast. »6 À Differdange, le cordonnier rouge Droessaert, condamné à dix ans de bagne, fit un procès contre le directeur de l’usine, Fritz Sellge, et le commissaire de police luxembourgeois qui l’avaient fait arrêter après la grève de juin 1917. Les employés de l’usine reprochèrent à Sellge et au Dr. Hellwig, chef des laminoirs, des dizaines de licenciements abusifs pour des remarques désabusées ou des propos francophiles. Comme rien ne bougeait, les ouvriers prirent deux contremaîtres allemands par le collet pour les conduire à la gare. Tous les Allemands n’étaient pas partis avec les troupes d’occupation. Il restait les directeurs, les chefs de service, les contremaîtres, les commerçants, les mouchards et les trafiquants.

La situation du ravitaillement était toujours tendue. Le gouvernement répéta les promesses, mais le premier train de ravitaillement du Fonds de secours américain en provenance de Belgique tardait à arriver.7 Dans l’intervalle, des bandes de maraudeurs se formaient qui n’hésitaient pas à dévaliser les trains de marchandises allemands puis à attaquer des stocks de l’armée française déposés dans les écoles de l’autre côté de la frontière, d’Audun-le-Tiche à Longwy.

Lors de l’entrée des troupes américaines à Esch, un groupe composé d’enfants et d’adultes se ravitailla en pommes de terre à l’entrepôt installé place du Brill. Le 25 novembre 1918, le Tageblatt signala le vol d’un fusil à un soldat américain à Niederkorn, la disparition de vingt pains d’une automobile américaine à Pétange et de biscottes à Rollingergrund. À Esch, la foule s’amassa devant les transports militaires remplis de lard, de jambon et de pain blanc et des nuées d’enfants mendiants assiégèrent les cantines américaines. Pendant que les uns criaient « vive l’Amérique », les autres ne songeaient qu’à voler leurs bienfaiteurs.

Le procureur s’inquiéta dans un rapport daté du 23 novembre 1918 « que nombre de commerçants et autres habitants exploitent sans vergogne les troupes de l’Entente»8 et le gouvernement appela la population à lui signaler tout excès de prix demandé aux soldats par des « usuriers sans scrupule ».9 Des cas de dépassement de prix avaient été constatés à Esch, Luxembourg, Mondorf, Ettelbruck et Bissen.10

Le 26 novembre, une émeute éclata à Esch-sur Alzette, pendant laquelle soixante magasins furent démolis par une foule qui réunit jusqu’à 5 000 personnes.11 Le Escher Tageblatt mit en cause des éléments étrangers d’origine douteuse, Italiens, Français et femmes allemandes, et parla de bolchévisme. L’enquête de la police donna une image plus nuancée des événements. Sur 70 personnes arrêtées, 35 furent inculpées. Toutes habitaient à Esch à l’exception d’une seule venue de Kayl. 26 étaient de nationalité luxembourgeoise, neuf d’origine étrangère, six nées en Italie, deux en Lorraine, un en Pologne. Tous les prévenus étaient ouvriers à l’exception d’un cocher, d’un cafetier, d’un rémouleur et de deux cheminots. À deux exceptions près, tous étaient âgés de 17 à 33 ans. Leurs casiers judiciaires étaient à peu près vides.

Compte-tenu du grand nombre de participants on peut conclure qu’une majorité de la jeunesse ouvrière d’Esch était ce jour-là à l’œuvre. Il s’agissait donc d’un mouvement collectif de grande ampleur venant des profondeurs de la population eschoise, ce qui explique les commentaires quelque peu indulgents des personnalités locales, à peine enveloppées de condamnations laconiques des excès commis. Aux yeux du syndicaliste Bernard Hersch­bach, qui était rentré après 23 heures d’une réunion à Schifflange, « du bon travail avait été fait ». Pour le conseiller communal Theisen il s’agissait d’une « vengeance du peuple » et d’une « révolte des affamés ».12 L’échevin Schaack-Wirth estima que « les premiers pavés jetés dans les vitrines avaient sauvé l’honneur national ».13

Les 51 commerces attaqués appartenaient dans leur majorité à des Luxembourgeois, une demi-douzaine à des commerçants d’origine italienne, une demi-douzaine à des commerçants de confession juive, sans qu’on puisse déterminer si ceux-ci n’étaient pas attaqués en tant qu’Allemands. Les commerces de vêtements, de vivres, de chaussures et de cigarettes avaient souffert le plus. Les mots d’ordre n’étaient pas politiques et la police n’arrêta pas de militants connus.14 Il n’était pas question de république, de révolution ou de bolchévisme et aucun drapeau rouge ne fut agité. Aucun cri contre les juifs n’apparut dans cette explosion de fureur populaire.15 Les dégâts causés furent importants, estimés à plusieurs millions de francs de l’époque, mais aucune violence contre des personnes ne fut constatée et le seul sang qui coula fut celui d’un pillard blessé par un éclat de verre.

Ce fut un incident mineur qui avait déclenché la furie populaire. Vers 18 heures 30, deux soldats américains sortirent d’une épicerie située au numéro 33 de la rue de l’Alzette. La commerçante avait demandé une mark pour un morceau de pain d’épices. Un passant qui avait séjourné aux États-Unis et parlait l’anglais prit fait et cause pour les soldats, ce qui provoqua une altercation avec l’épicière et l’attroupement d’une foule indignée.

Très vite les esprits s’échauffèrent. On commença par décrocher le drapeau qui ornait l’épicerie et les premières pierres furent jetées. Une fois la devanture brisée, l’épicerie fut vidée de son contenu et la foule se dirigea avec le drapeau vers la rue de la Poste pour démolir le magasin d’un traiteur qui avait vendu une jatte de gelée pour dix marks et dont, circonstance aggravante, l’épouse était allemande. Des ouvriers venus d’une réunion syndicale grossirent les rangs du cortège qui se dirigea vers l’avenue de la Gare pour s’en prendre à l’Hôtel Mächler, qui durant l’occupation s’appelait « Deutsches Haus » et avait changé de nom depuis peu, puis reflua vers la rue de la Poste et la rue du Brill. Il y avait tellement de monde que la foule, ne pouvant plus avancer se divisa en trois. Une colonne prit la direction du quartier de la frontière, une deuxième poussa jusqu’à la route d’Ehlerange et une troisième dévasta les magasins proches de la mairie et du Vieil-Esch.

La foule procéda partout de la même façon : désignation des objectifs, décrochage des drapeaux, assaut contre les portes et les vitrines à l’aide de pavés, de bâtons et de panneaux de signalisation, vidange des magasins, cris de victoire et ramassage des objets dans la rue. Un agent essaya de convaincre un des meneurs de l’aider à rétablir le calme en lui rappelant qu’il risquait de dix à quinze ans de travaux forcés. Il eut cette réponse décidée : « Nein, es geht weiter ». Il fallait continuer, c’était une question d’honneur, un devoir patriotique, une question de justice sociale. Un autre dit : « Man hat uns lange genug betrogen, es ist dessen jetzt genug, wir wollen uns rächen ». Un des pillards se défendit en prétendant qu’il avait payé dans le même magasin deux ans plus tôt pour un sous-vêtement le quintuple du prix réel.

Les policiers se rendirent vite compte qu’ils ne pouvaient pas arrêter la meute. C’était d’autant plus difficile que, contrairement à ce qui était écrit dans la presse, les soldats américains firent cause commune avec les pillards. La police constata douze incidents impliquant des soldats américains: « Ich drang in das Geschäft ein und fasste die zwei ersten Personen, die ich vorfand, es waren dies zwei amerikanische Soldaten, welche sich sämtliche Taschen mit Liqueurflaschen gefüllt hatten. » « Bei unserer Bande waren drei amerikanische Soldaten, welche überall vorgingen, aufbrachen und die besten Sachen aussuchten, welche sie dann Frauenspersonen, welche sich auf der Straße befanden zuwarfen. » « Nach der Zertrümmerung und Ausraubung sah ich zwei Amerikaner, von denen jeder zwei Kisten Zigarren hatte und sie unter das Volk austeilte. » Dans un seul cas les Américains ont usé de leur autorité morale pour défendre un café, dont ils étaient les clients.

Les policiers distinguèrent trois sortes de délinquants : les meneurs, les casseurs et les pillards. Les meneurs se défendirent souvent en indiquant qu’ils n’avaient fait que porter un drapeau et désigner du doigt l’objectif à attaquer : « Hier ist ein Preuße». Les casseurs firent valoir leur désintéressement. Apparemment, ils s’étaient contentés d’enfoncer les devantures s’enivrant du bruit des vitres cassées. Ils agissaient comme les instruments d’une justice populaire rendue nécessaire par l’impuissance avouée des autorités constituées.

Les manifestants pénétrèrent aussi dans des domiciles privés, comme le Casino des ingénieurs de l’usine Gelsenkirchen ou la maison du directeur allemand des laminoirs. Dans ce dernier cas, ils ne trouvèrent que deux servantes d’origine allemande âgées de 18 et 19 ans qui s’étaient réfugiées au deuxième étage. Ils demandèrent poliment : « Ist der Herr hier? » Après avoir reçu une réponse négative, ils s’excusèrent : «Ein Glück, sonst wäre er nicht lebendig herausgekommen. ». Ils partirent après avoir détruit les meubles et emporté la caisse, des costumes et six poules. Deux commerçants s’enfermèrent dans leur chambre à coucher, pendant qu’on démolissait leur magasin.

Les voleurs pris la main dans le sac le furent parfois pour de menus larcins, un paquet de cigarettes ou une tablette de chocolat ramassés soi-disant dans la rue ou tombés par hasard dans leur poche, ou encore un sachet de sucre consommé en cours de route. Un pillard fut arrêté le lendemain, quand il essaya de revendre au cafetier Arnodo un sac de trente kilos de sucre, d’autres avaient mis de côté un sac de sel, douze manches (« Schäfte ») et douze paires de chaussures ou encore deux seaux de sucre ou « 1 Frauenrock, 4 Frauenhosen, 2 Mäntel, 1 Jaket­anzug in Seide, 12 Unterhosen ». Certains manifestants semblaient avoir perpétué les habitudes du marché noir et estimé que le jour où on vend gratis était arrivé.

Deux frères nés en Lorraine et soldats démobilisés de l’armée allemande profitèrent de l’occasion pour se procurer des habits civils. Un musicien italien participa au cortège avec son groupe (« seine Bande »). Ils avaient laissé leurs instruments à la maison, ils avaient la musique en tête.

La bataille se termina après cinq ou six heures, vers minuit, faute de combattants. Les plus courageux finirent la soirée en escaladant, la Maison Monopol et le Bazar Lichtenstein, puis la foule reflua. Les guerriers étaient fatigués et il n’y avait plus de vitres intactes. Les forces de l’ordre prirent enfin le dessus.

La journée du 26 novembre fut symptomatique de l’état d’esprit régnant dans la jeunesse ouvrière du Bassin Minier. Elle fut d’abord une simple explosion de colère, un accès de fièvre, de rage, de folie destructive, une expédition punitive. Elle fut l’expression aussi d’une perte de confiance et d’autorité, d’une transgression faisant fi de toute considération de légalité ou de propriété. Ce soir-là, l’État n’existait plus à Esch.

Cette colère avait été accumulée pendant quatre ans de misère, d’humiliation, de rancœur et d’impuissance. Elle était attisée par l’exemple des grands frères américains qui appartenaient à la même tranche d’âge et avaient vu d’autres horreurs pendant leur traversée des régions dévastées de Flandre et de Picardie. C’est eux qui transformèrent la colère sans but en colère légitime, colère joyeuse et généreuse. En vandalisant soixante commerces, les jeunes gens du Bassin Minier voulaient montrer leur force et faire œuvre purificatrice, vider les greniers et les cavernes de tout ce que les spéculateurs et les accapareurs avaient accumulé pendant quatre années de guerre.

La journée du 26 novembre fut le moment de tous les dangers. La violence contre les choses aurait pu se tourner en une violence contre les personnes. Si la violence se déchaîna seulement contre les vitrines des magasins, c’était que les malheureuses vitrines constituaient une forme de violence première, celle qui sépare les grands yeux des petits enfants aux ventres creux des beaux objets désirés et hors d’atteinte.

1 Le récit des festivités et des désordres de l’après-guerre est basé sur les comptes rendus de la presse – Wort, Tageblatt, Obermoselzeitung, Volkstribüne, Indépendance luxembourgeoise, Der Arme Teufel, disponibles sur
www.eluxemburgensia.lu – ainsi que dans le Kriegstagebuch eines Neutralen publié par
J.P. Flohr en 1921. On trouvera une très riche collection de documents, de photos et de films sur le site www.ww1.lu créé par Fickers, Scuto, Camarda.

2 Indépendance luxembourgeoise : « Une messe française », signé J.H. ; voir aussi Obermoselzeitung, 3.12.1918

3 N.Welter : Im Dienste, p.83-84

4 Volksstimme, 21.12.1918

5 Chambre des Députés, séance du 5.12.1918, compte-rendu, p.282

6 Tageblatt, 22.11.1918 : « Grobe Misshandlung eines Polizeiagenten »

7 Il arriva finalement le 4 décembre.

8 ANLux, Justice 76/83-0008. Un article très fouillé a été publié sur ce sujet par Jérôme Quiqueret dans Le Jeudi du 8.11.2018 : « Après la faim, la fureur. Les émeutes d’Esch du novembre 1918 »

9 Luxemburger Wort, 27.11.1918: « Übertriebene Wucherpreise ».

10 Voir l’interpellation de Jacques Thilmany, Chambre des Députés, séance du 7.2.1919 ; ANLux J76/86: interpellation Thilmany.

11 ANLux J76/84

12 Escher Tageblatt, 1.12.1918, 3.12.1918, 4.12.1918

13 Der Arme Teufel, 16.02.1919 : « Pogrom in der Stadt Esch »

14 Nous avons noté les noms de deux personnes, Charles Fettes et Henri Courtois, qui ont milité au Parti communiste dans les années trente.

15 Renée Wagener émet dans sa dissertation de doctorat l’hypothèse qu’il pourrait s’être agi d’un acte antisémite. Voir Die jüdische Minderheit in Luxemburg und das Gleichheitsprinzip, Universität Hagen, 2017, p. 269. Paul Cerf et Isi Finkelstein n’en parlent pas dans « Les juifs d’Esch, chronique de la communauté juive de 1837 à 1999 », Cahiers luxembourgeois, 1999.

Henri Wehenkel
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