Théâtre

Shine on you crazy diamond

d'Lëtzebuerger Land du 08.02.2019

Lorsque la presse spécialisée découvrit Dogville de Lars von Trier au Festival de Cannes en 2003, elle le porta aux nues pour son pari formel : celui de faire jouer toute l’histoire (racontée par Nicole Kidman en Grace) sur un plateau noir, sur lequel les différents lieux et bâtiments n’étaient indiqués que par quelques traits de craie blanche par terre et de rares éléments de décor. Quelle audace ! Quelle radicalité ! s’exclamèrent-ils, alors même que ce que von Trier avait osé n’était en fait que… du théâtre. Adapter un des premiers films emblématiques du réalisateur danois pour les planches semble donc une évidence. Au Grand Théâtre, Myriam Muller fait dialoguer l’hyperréalisme du cinéma avec l’abstraction du théâtre, dans son impressionnante mise en scène de Breaking the waves (1996), d’après le scénario de Lars von Trier, David Pirie et Peter Asmussen.

Bess (Chloé Winkel) est une jeune femme naïve qui grandit avec sa mère bigote, l’austère Stella (Clotilde Ramondou), veuve depuis l’accident en mer de son père pêcheur (quand Bess avait trois ans), son grand-père William (Louis Bonnet) et sa belle-sœur Dodo (Brigitte Urhausen), veuve elle aussi, depuis la mort de son mari, le frère de Bess, sur une plate-forme pétrolière. Le tout dans une communauté luthérienne rigoriste et misogyne dans le nord de l’Écosse dans les années 1970. C’est un milieu dans lequel on ne s’amuse pas des masses, « Les femmes d’ici doivent être solides », dira la mère à Bess, et : « il faut que tu apprennes à supporter pour aimer ». C’est que Bess, une fille qui a le cœur sur la main et les nerfs à fleur de peau, avait dû être internée à la mort de son frère, tellement elle en souffrait. Elle passe ses journées à dialoguer avec Dieu, à voix haute et en faisant aussi les réponses. La pièce – qui suit rigoureusement le fil de la narration du film – commence avec cette demande de Bess au comité des Anciens de la Congrégation de pouvoir se marier. « Il s’appelle Jan, il travaille sur le plate-forme et je l’aime ». Jan (Jules Werner) est un étranger, ce qui provoque forcément le scepticisme du village. Mais, par respect pour le très fervent croyant qu’est William, ils seront d’accord.

Commence la belle vie de Bess, émerveillée par cette grande histoire d’amour et de sexe qui la transporte – jusqu’au jour où, comme son frère, Jan a un accident sur la plate-forme. Mais il survit, paraplégique. Frustré de son sort, il demande alors à sa femme de voir d’autres hommes et de lui raconter leurs amours, comme du sexe par procuration. Bess, taraudée par la mauvaise conscience – elle est persuadée qu’elle est responsable de l’accident, parce qu’elle aurait trop imploré Dieu de faire revenir son mari à la maison –, exécutera ce désir de Jan. Et elle ira jusqu’au bout, malgré l’ire de la communauté et de sa famille, malgré le danger, et se sacrifiera par amour. Von Trier dit avoir voulu faire ce film en hommage au conte Cœur d’or que lui lisait son père quand il était petit ; Myriam Muller y voit un éloge de la bonté.

Myriam Muller a prouvé plusieurs fois déjà au Grand Théâtre, de Angels in America à Rumpel-stilzchen, que les grosses productions ne lui font pas peur. Comme une maîtresse de cérémonie, elle orchestre acteurs et images de cinéma pour un tableau complet aux inspirations provenant des arts plastiques, de la musique et du cinéma. Il y a du Bill Viola (ce corps flottant de Jan dans l’eau) des tableaux religieux (la pietà finale de Dodo portant le corps de sa belle-sœur), et bien sûr (comme chez von Trier), Deep Purple qui chante Child in time, mais aussi des chants religieux polyphoniques ou de la musique techno (pour introduire les différents chapitres). Christian Klein a réalisé une architecture sobre et majestueuse, un mur en deux parties, dont les différents matériaux peuvent devenir surface de projection ou translucides, ouvrant sur un deuxième espace scénique. L’image vidéo fait sens lorsqu’elle contribue à créer des ambiances – les pales du rotor de l’hélicoptère ramenant Jan, les vagues de la mer déchaînée –, mais est agaçante lorsqu’elle ne fait qu’amplifier les émotions en montrant les visages des acteurs en gros plan. Mais somme toute, la forme est aussi rigoureuse que maîtrisée.

Or, ce qui rend Breaking the waves vraiment extraordinaire, ce sont les performances des acteurs : Chloé Winkel est une véritable découverte dans le rôle de Bess. C’est la première fois que cette actrice belge, sélectionnée via casting, joue au Luxembourg et elle transcende cette Bess si naïve par sa fraîcheur d’abord, sa souffrance ensuite, avant que cela ne devienne de l’aveuglement à courir à sa perte. « Les étrangers nous ont apporté la musique », se réjouit-elle, ou, plus tard : « Dieu nous donne à tous un talent. J’ai toujours été bête, mais bonne à ça » (au sexe). Elle, qui fut la plus soumise du village, en deviendra la plus transgressive. Le Jan de Jules Werner est un homme bon et amoureux, qui souffre de voir sa femme si malheureuse. C’est lui qui, le premier, veut l’encourager à se libérer de cette société à l’austérité castratrice, lui qui lui dit qu’« il y a toute une vie dès l’instant que tu sors du village ». Si sa famille et les médecins voient dans le marché proposé par Jan une perversion d’un homme sous le choc, Bess est persuadée qu’elle peut le sauver par son martyre à elle. Dodo, interprétée avec beaucoup de nuances par Brigitte Urhausen, est la proche la plus humaine dans ce milieu insupportable, dont le rigorisme radical rappelle la société catholique au Luxembourg au XXe siècle ou autant de religions radicales aujourd’hui, ailleurs dans le monde.

Breaking the waves, d’après le scénario de Lars von Trier, David Pirie et Peter Asmussen, dans une adaptation pour le théâtre de Vivian Nielsen, traduction par Dominique Hollier ; mise en scène : Myriam Muller, assistée de Antoine Colla et Sally Merres ; scénographie & costumes : Christian Klein ; création lumières : Renaud Ceulemans ; lumière Steve Demuth ; création sonore : Bernard Valléry ; son : Patrick Floener ; video : Emeric Adrian ; cadre Sven Ulmerich ; avec : Louis Bonnet, Mathieu Besnard, Olivier Foubert, Brice Montagne, Valéry Plancke, Clotilde Ramondou, Brigitte Urhausen, Jules Werner et Chloé Winkel ; une production des Théâtres de la Ville de Luxembourg, en coproduction avec le Théâtre de Liège, La Comédie de Saint-Étienne, et le Centre dramatique national, Théâtre de Caen, où la pièce sera jouée en tournée ; theatres.lu.

josée hansen
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