Joel Nepper

Le collodioniste

d'Lëtzebuerger Land vom 22.02.2013

Le moment le plus délicat est la répartition, de façon égale, de la solution de pyroxyline, d’alcool et d’éther sur la plaque en verre qui sert de support à l’image. « On n’a qu’un seul essai », dit Joel Nepper, en balançant adroitement la plaque. « Il peut y avoir des imprévus – là par exemple, il reste un petit trou vierge, qui fera que la photo sera unique ». Et il faut être rapide – la technique du collodion humide exige que le négatif soit préparé, exposé et développé en vingt minutes environ, au risque qu’il ne sèche et ne devienne impossible à développer. Authenticité, naturel, risques du real time : jongler avec le temps et les aléas du travail manuel convient à Joel. « Je ne photographie pas les gens pour les rendre parfaits. Ce qui m’intéresse, c’est de capter les personnes comme elles sont, happer des moments de leur quotidien, avec un brin de poésie ».

Le collodion est une technique ancienne, datant du milieu du XIXe siècle, mais qui jouit d’un certain renouveau. Peut-être parce qu’en rendant les images avec une grande finesse du grain et une large gamme de gris, elle confère à la photo une matérialité perdue à l’ère du numérique, y inclus cet aspect rétro si recherché. L’aura antique se dégage aussi de la boîte en bois vieilli dans laquelle est introduite la plaque en verre. La table du studio ne serait-elle pas parsemée de câbles informatiques, d’un ordinateur portable et d’un magazine d’investissement boursier, on pourrait s’attendre à ce que Joel disparaisse sous un drap noir.

Le seul à pratiquer la technique au Luxembourg parmi environ 600 « collodionistes » dans le monde, mais aussi membre de collectifs tels que Aka ou Octobre-Rouge, Joel, photographe de formation, vise à contribuer à une « nouvelle vision de la photographie » : « une vue pas forcément validée par les leaders de l’opinion artistique dont il y en a si peu qu’ils passent forcément parfois à côté d’auteurs qui font preuve d’une approche peut-être un peu décalée. « J’ai envie de diffuser une photographie alternative, où les censeurs ne sont pas les mêmes », lance-t-il, les doigts enchevêtrés dans la tasse de café rayée blanc et rouge. « Je veux entraîner les gens dans une perception différente. On est si formaté aujourd’hui, si empêtré dans les clichés qu’on nous apprend à trouver beaux qu’on n’arrive plus à appréhender l’image de façon personnelle ». Boule à zéro, yeux bleus acier, tatouages sur les bras hâlés surgissant sous le simple T-shirt bleu sur un jean défroissé, Joel enveloppe ses mots de cette détermination réfléchie, presque entêtée, qui marque aussi ses gestes, précis quoique empreints d’une certaine… fragilité.

Il dévoile la signification du tatouage en lettres russes sur son bras: « Vérité », puis continue à naviguer légèrement entre machine à café, ustensiles photographiques, chambre noire et la boutique qui occupe le rez-de-chaussée et dont la sonnerie retentit à intervalles réguliers. Le concept store Boudoir de l’Avenue Pasteur est son repaire. Il y expose et vend des objets insolites et improbables, portant la marque de son univers surprenant. « Je voulais en faire un lieu intimiste, créatif, urbain, comme je les aime tant dans les grandes villes », dit-t-il, pendant que la radio parle des abois d’Arcelor-Mittal et de leur impact sur l’économie belge. « La galerie au fond sert comme une page d’accueil physique à des artistes photographes que j’apprécie. C’est une plate-forme d’images ».

Parmi ses projets, des séries photographiques qu’il nourrit régulièrement, comme Awakening, une suite d’autoportraits, ou Individuation, mises en scène dans lesquelles il joue avec les notions de temps et de solitude. Il y a aussi les projets en coopération avec le réseau international des collodionistes, menés par un photographe polonais. Et des portraits, beaucoup de portraits. En photographiant des gens, il aime brouiller les pistes, jouer avec le temps et l’espace, produire des clichés qu’on a du mal à situer. « La photo est aussi un moyen de fixer l’éphémère. Beaucoup de gens apprécient offrir une telle empreinte du moment à leurs proches – la photo renaît alors en tant que lien social, investissant un espace que la facilité d’accès du numérique lui a déchu. J’ai envie de plébisciter cette renaissance de la photographie. Au XIXe siècle par exemple, les gens qui se respectaient avaient leur photo sur leur carte de visite, une pratique si utile qui a néanmoins disparu, sauf dans les milieux de l’art. Pourquoi ne reviendrait-elle pas ? » « Je ne vais pas révolutionner le Luxembourg, dit-il encore. Mais je crois à mes engagements, soient-ils solitaires ».

http://alchemyst.me ; http://boudoir.lu
Béatrice Dissi
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