À 35 ans, Taina Bofferding vient d’être élue présidente de la section eschoise du LSAP. Elle symbolise le renouveau des socialistes qui cherchent à éviter une nouvelle débâcle en octobre. Portrait

Oublier les trahisons

Taina Bofferding, 2018
Foto: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land vom 20.04.2018

« Mille neuf cents et... cinquante et quelques il me semble... » Si Taina Bofferding, contrairement à certains de ses pairs, est incollable sur la valeur actuelle du salaire social minimum – « ça, c’est pour non-qualifiés » précise-t-elle –, c’est probablement aussi parce qu’elle représente le volet syndical du LSAP. Au sortir de ses études en sociologie à Trèves, elle est engagée par l’OGBL et y participe au lancement de la section jeunes, « ce qui était très chouette », jusqu’à ce qu’elle démissionne en 2016 parce qu’elle veut se concentrer sur son travail politique (elle est entrée au parlement en décembre 2013). Depuis, elle est femme politique à plein temps, députée et conseillère communale. Pour ce portrait, nous avons rendez-vous à la Librairie Diederich à Esch-sur-Alzette, parce qu’elle adore lire, dit-elle, et qu’elle adore sa ville. Il fait beau, elle est printanière : les sequins verts sur le col de son chemisier blanc léger reprennent la couleur de ses yeux et de son fard à paupières. Elle porte les cheveux en un carré châtain depuis quelque temps – sur les photos d’archives, on la voit aussi brune. « Taina Bofferding est une excellente collègue, avec laquelle j’adore travailler, affirme son confrère député Marc Angel (LSAP). Elle est très engagée, assidue et travailleuse. Pas du tout du genre diva, au contraire, elle est serviable et gentille. » Ce qui frappe durant l’entretien, c’est son professionnalisme : elle est prolixe sur de nombreux sujets, a toujours une réponse (parfois de politicienne), qu’elle explique avec un grand sourire, un regard ouvert et beaucoup d’enthousiasme.

« Gemauschels » Pourtant, a seulement 35 ans, elle en a connu, des déceptions en politique. Il y a d’abord eu ce fameux 15 janvier 2014. Lydia Mutsch, jusque-là maire socialiste de la ville d’Esch, vient d’entrer au gouvernement Bettel/Schneider/Braz en tant que ministre de la Santé. Véra Spautz, deuxième élue aux communales de 2011, lui succède tout naturellement. Mais qui prendra alors le poste d’échevin devenu vacant ? Taina Bofferding semblait prédestinée, cinquième élue derrière les deux autres échevins Jean Tonnar et Henri Hinterscheid. « Tellement de gens du parti m’ont dit que j’avais leur support, que j’allais être une excellente échevine », se souvient-elle aujourd’hui. Mais c’était sans compter le « Gemauschels » interne, les manigances de Dan Codello, prochain élu, avec 119 voix de moins qu’elle. La section eschoise organise un vote secret – et c’est Codello qui l’emporte. « Ça m’a vraiment fait mal, raconte-t-elle. Pas seulement parce que je m’étais préparée à prendre cette responsabilité et que je m’y voyais bien, mais surtout parce que je me suis demandée qui m’avait trahie de tous ces gens qui disaient me soutenir. Après, je ne savais plus à qui faire encore confiance... » Certains collègues trouvaient par exemple qu’elle était trop jeune encore, trop inexpérimentée car arrivée seulement trois ans plus tôt au conseil communal, alors que les autres y étaient souvent depuis quatorze ans. « Mais je leur répondais que chacun avait le droit de prouver ce qu’il sait faire, qu’il fallait un renouveau... » En guise de consolation, elle devient alors présidente du groupe politique au conseil communal.

Et l’histoire allait lui donner raison, au sujet du besoin de renouveau. Car la deuxième grande déception, qui lui a aussi « fait mal », c’est le 8 octobre 2017 et le désastre des élections communales à Esch, lors desquelles les socialistes perdent presque onze points de pour cent (à 27,86 pour cent des suffrages) et chutent de neuf à six mandats. « C’était un choc, parce que nous ne l’avions pas vu venir dans cette envergure-là ». D’ailleurs, estime-t-elle avec le recul, c’est faux de dire que le CSV a gagné ces élections... En réalité, c’est nous qui les avons perdues. » Le CSV sous un Georges Mischo aussi triomphateur qu’inconnu monte très vite une coalition à trois, avec le DP et les Verts et surtout contre le LSAP – comme une revanche locale de ce qui est toujours ressenti comme un coup bas par certains membres du CSV, la coalition gouvernementale DP/LSAP/Verts de 2013. Le LSAP est comme assommé – il tenait le pouvoir à Esch sans interruption depuis 1978, quatre ans avant la naissance de Taina Bofferding. Puis, comme un coup du destin ne vient jamais seul, Dan Codello claque la porte du parti (en gardant toutefois son mandat) – et l’apocalypse est parfaite.

D’LSAP nei denken ! Taina Bofferding s’attend alors à ce que le parti sonde les raisons profondes de cette débâcle électorale, mais les choses vont moins vite que ce qu’elle et certains de ses jeunes collègues d’autres communes ou ayant d’autres mandats imaginaient. Parce que le LSAP a perdu partout (ou presque) cette année-là. « Nous étions frustrés parce que ce débat interne n’a pas eu lieu (son « mär » pour « nous » est bien large, bien minette). Imaginez-vous que certains d’entre nous n’avaient vécu que des élections perdues, une descente permanente de nos résultats à toutes les élections, depuis que nous nous étions engagés... » Cette frustration, ils veulent la transformer en un appel d’urgence. Avec les députés Franz Fayot, Tess Burton et Claudia Dall’Agnol et les jeunes membres, mandataires et candidats Gabriel Boisanté, Joanne Goebbels, Christophe Schiltz, Jimmy Skenderovic, Bob Steichen et Sammy Wagener, elle signe la tribune libre « D’LSAP nei denken ! D’LSAP nei opstellen ! » parue au Tageblatt le 6 janvier de cette année. Et c’est la zizanie ! Les pontes du parti prennent très mal ce texte pourtant inoffensif, qui demande juste que le LSAP tire les bonnes leçons des dernières élections, regarde à nouveau de l’avant et développe des visions pour la société luxembourgeoise du XXIe siècle, qu’il n’oublie pas ses bases – de gauche –, ni ses militants, dont beaucoup disent ne plus comprendre le profil des socialistes. Etienne Schneider notamment, le ministre de l’Économie, vice-Premier ministre et déjà tête de liste pressentie pour les législatives, le prit très, très mal, comme une critique personnelle à son encontre. Or, « nous ne sommes pas un groupe de révolutionnaires, mais juste des gens qui pensaient pareil à ce moment-là et voulaient changer quelque chose », explique Bofferding.

Mais comme le temps guérit toutes les blessures – et que les élections approchent –, il faut resserrer les rangs, avancer. Fin mars, la section eschoise a fait le grand bond et rajeuni sa présidence : Taina Bofferding, à laquelle ce poste avait été promis – elle était la deuxième élue, derrière Vera Spautz, en octobre 2017 –, a cette fois eu gain de cause. Elle fut élue présidente de la section et remplace Fritz Remackel, en place depuis douze ans et qui a presque deux fois son âge (63 ans). Tout le comité est d’ailleurs remplacé par des trentenaires et des quadragénaires. « Je dois dire que la concurrence n’est plus là désormais (depuis le départ de Codello, ndlr.), tout le monde est bienvenu pour se joindre à nous et pour travailler avec nous ! » sourit-elle. Que désormais, le LSAP Esch est à nouveau une équipe unie et se sent comme telle. « Je voulais une coupure nette avec ce qui s’est passé, et je crois que nous y sommes arrivés. » Désormais, l’attention du LSAP Esch se portera sur la nouvelle majorité locale, que le parti suit avec un regard très critique, « on va voir ce qu’ils vont changer de tous nos projets qu’ils ont tellement critiqués... Jusqu’à présent, ils n’ont été que dans la continuité », constate Taina Bofferding. Pour Esch 2022, capitale européenne de la culture, elle n’a pas hésité une seconde pour apporter son soutien aux coordinateurs Janina Strötgen et Andreas Wagner et regrette que le dossier soit désormais si politisé. « J’adore l’idée d’habiter une capitale européenne de la culture », à ses yeux une chance pour moderniser cette ancienne ville ouvrière, qui abrite aussi l’Université du Luxembourg.

Féministe ! Le « oui ! » très affirmatif est très net quand on lui pose la question si elle est féministe. Taina Bofferding sait que son parti n’est vraiment pas le champion du féminisme en politique – elle éclate de rire quand on lui fait la remarque –, mais se réjouit qu’il ait réussi à atteindre les quarante pour cent de candidates sur ses listes (comme la loi l’y encourage). « C’est dommage que nous ayons encore à en discuter, mais au moins, les discussions sont moins hostiles aujourd’hui », constate-t-elle. Car oui, il est possible de trouver des femmes, et même des jeunes femmes, qui soient prêtes à s’engager comme Taina l’a fait à 22 ans, lorsqu’elle a rejoint le LSAP. Et oui, ces femmes ont les mêmes qualités, compétences ou défauts que les hommes. « C’est peut-être aussi parce que, avec moi, Tess Burton et Claudia Dall’Agnol, le LSAP prouve que de jeunes femmes peuvent tout à fait avoir leur place et participer à la prise de décision ».

Contrairement à beaucoup de consœurs un peu plus âgées, Taina Bofferding n’a pas choisi des sujets plus « soft » à la Chambre des députés. Elle se spécialise sur la sécurité sociale, les institutions et la révision constitutionnelle, le travail, l’enseignement supérieur et la culture. Plus la politique familiale, « qui serait alors peut-être un sujet plus soft comme vous l’entendez ». Mais elle s’y intéresse parce qu’il lui importe que le LSAP surveille la compatibilité entre vie familiale et vie professionnelle. « Dans ma génération, dit-elle, il n’y a plus beaucoup de femmes qui décident d’abandonner leur travail une fois qu’elles ont des enfants. Il faut que la société soit prête à les accompagner, qu’il y ait des places dans les maisons-relais par exemple ». Elle-même a une famille recomposée, son mari a deux enfants, elle sait donc ce que ça veut dire de vouloir concilier vie professionnelle à plein temps et besoins des enfants. Elle est aussi l’aînée d’une fratrie de trois, élevée par une maman monoparentale qui enchaîna les petits boulots pour faire vivre la famille. « Le travail en tant que députée est très excitant, explique-t-elle, mais en même temps très prenant : il n’y a pas vraiment d’horaires, j’ai des obligations presque tous les soirs et je considère que c’est normal que je travaille aussi le week-end. » Il faut préparer les dossiers, lire les textes des projets de loi et les nombreux avis afférents. « Nous pouvons être fiers que le LSAP ait des jeunes comme Taina qui soient prêts à s’investir dans ces sujets sociaux complexes », trouve encore Marc Angel.

Taina Bofferding serait presque trop parfaite, se dit-on. Sur les réseaux sociaux, sur son blog tainabofferding.lu (pas très actuel), on la voit rayonnante, sur des images photoshopées à mort, dents blanches étincelantes et regard au loin. Sa beauté, racontent des membres du parti, lui vaudrait aussi beaucoup de jalousies. Alors on est presque rassuré de voir son commentaire « Domm Kou ! » sur Twitter, à l’encontre de la vice-présidente du parti populiste allemand AfD, le jour de l’attentat de Münster (von Storch avait établi un lien entre le chauffard fou et la politique d’intégration du gouvernement, alors que l’homme était Allemand). Domm Kou ! comme connasse, c’est le genre d’insulte qu’on a l’habitude d’entendre dans la bouche d’un Escher Meedcher, fut-elle députée et élue locale.

josée hansen
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