France

Crise franco-italienne

d'Lëtzebuerger Land vom 15.02.2019

Du jamais vu depuis 1940. Le rappel par la France de son ambassadeur en Italie, intervenu jeudi 7 février, n’avait pas eu de précédent depuis juin 1940, quand André François-Poncet avait quitté Rome pour Paris car l’Italie de Mussolini venait de déclarer la guerre à la France, au moment même où elle s’effondrait sous l’invasion allemande. Et c’est aussi du jamais vu entre pays fondateurs de l’Europe communautaire. Deux rappels d’ambassadeurs ont bien eu lieu ces dernières années entre pays membres de l’UE, mais la France comme l’Italie sont elles signataires du traité de Rome de 1957, et même du traité de Paris de 1951 fondateur de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca). Autant dire que le geste de Paris a fait les gros titres.

Paradoxalement, c’est un événement passé presque inaperçu pendant 48 heures qui a déclenché ce courroux. Le vice-président du Conseil italien et leader du Mouvement cinq étoiles (M5S), Luigi Di Maio, accompagné d’un député italien et de trois eurodéputés, a rencontré à Montargis, au sud de Paris, une délégation de « gilets jaunes » censés se présenter au scrutin européen de mai prochain en France. Il a longuement discuté avec eux de droits sociaux et de démocratie directe, avant de rendre publique cette réunion sur Twitter en soutenant ses nouveaux amis : c’était « une belle rencontre, la première avant d’autres (…) Le vent du changement a franchi les Alpes. Je répète : le vent du changement a franchi les Alpes ».

Le choix de Paris de lui répondre fortement s’explique aisément. D’abord, les cas d’ingérence en politique intérieure entre les Vingt-Huit sont rares. D’autant plus que Di Maio n’avait pas même averti son ambassade à Paris et a joué de l’ambiguïté de son statut : ministre ou chef de parti ? Ensuite et surtout, son coup d’éclat est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, après une longue série d’attaques et de provocations de la part du gouvernement de coalition antisystème Ligue-M5S au pouvoir depuis le 1er juin 2018 en Italie – même si, on le verra, Emmanuel Macron a aussi sa part et que les relations transalpines étaient déjà émaillées de tensions sous les gouvernements centristes de Paolo Gentiloni et Matteo Renzi.

Ces explications sont en tout cas celles officiellement avancées par Paris. Pour le Quai d’Orsay, « accusations répétées, attaques sans fondement » et « déclarations outrancières » jugées « sans précédent depuis la fin de la guerre » ont précédé « les dernières ingérences (qui) constituent une provocation supplémentaire et inacceptable. Elles violent le respect dû au choix démocratique, fait par un peuple ami et allié. Elles violent le respect que se doivent entre eux les gouvernements démocratiquement et librement élus ».

Si l’autre tête d’affiche du gouvernement italien, le chef de l’extrême droite Matteo Salvini, a depuis cherché à apaiser la situation, il n’en reste pas moins que Rome avait bien multiplié les critiques ces derniers mois. Contre les reconduites de migrants à la frontière italienne, contre le « colonialisme » français en Afrique, contre le projet ferroviaire Lyon-Turin, sur les anciens brigadistes réfugiés dans l’Hexagone… Et si le « voyage » français de Di Maio a été plus loin encore, cela s’explique par la situation intérieure italienne. D’abord, la nature anti-élites du M5S, qui le rapproche des « gilets jaunes ». Ensuite, l’entrée en récession de l’économie transalpine, dont M. Di Maio a la charge en tant que ministre du Développement économique et qu’il a pu chercher à masquer en faisant diversion ; enfin et surtout l’approche des élections européennes, pour lesquelles les partis de la coalition sont rivaux.

En effet les « cinq étoiles » paraissent chaque jour un peu plus dépassés par la Ligue. La gestion de certaines grandes villes en témoigne, tout comme les intentions de vote au scrutin européen et surtout l’effondrement du M5S aux élections régionales des Abruzzes, dimanche 10 février, qui pourraient inciter Salvini à rompre avec son allié gouvernemental à Rome d’ici quelques mois. Le leader de la Ligue a il est vrai nettement pris l’ascendant sur Di Maio, via sa politique anti-migrants, son réseau tissé en Europe avec Viktor Orban ou Marine Le Pen ou ses critiques actuellement « payantes » en Italie contre Emmanuel Macron, qu’il a qualifié de « très mauvais président ».

Alors son homologue du M5S a cherché à l’imiter, en multipliant les attaques contre la France et en tentant de sortir de son isolement en Europe. Ainsi, avec la surévaluation du Franc CFA la France appauvrirait ses anciennes colonies d’Afrique ce qui pousserait ses habitants dans des rafiots de fortune vers les côtes de Sicile. Quant à la délégation rencontrée à Montargis, elle était menée par une des figures « gilets jaunes » les plus extrémistes, Christophe Chalençon, anti-musulmans et partisan d’un remplacement de Macron par un général d’armée. Sans grande expérience en politique, Di Maio bute sur cette règle : à vouloir concurrencer l’extrême droite sur ses terrains de prédilection, on perd toujours.

Gardons-nous bien cependant de ne désigner qu’un responsable : la France a aussi sa part. À l’envi, Emmanuel Macron a critiqué le populisme du gouvernement italien, et il a fait peu de cas de Rome quand il a parrainé des discussions de paix sur la Libye. Surtout, il y a neuf mois, quand Salvini a refoulé l’Aquarius, Macron ne l’a pas plus accueilli. Alors quand ce dernier a dénoncé la « part de cynisme » et « l’irresponsabilité » de Rome, le gouvernement italien, ulcéré, a convoqué l’ambassadeur de France et refusé ces « leçons hypocrites ». C’est que l’Italie a accueilli près de 700 000 migrants en cinq ans, bien loin des dizaines de milliers de la France qui, elle, a déstabilisé la Libye par son intervention de 2011. Pour l’ancien chef de la diplomatie française, Hubert Védrine, « les partis au pouvoir en Italie seraient tout autres si, pendant des années, l’Europe n’avait pas laissé le pays seul en première ligne » sur la question migratoire.

Au-delà des fractures intra-européennes qui s’étaient déjà creusées ces dernières années entre Berlin et des pays du Sud, dont la Grèce, il s’agit cette fois d’une brouille entre deux « sœurs latines ». Pourtant, dans le même temps, les institutions européennes sont bien en place, deux Italiens en occupent des postes essentiels (Draghi à la BCE et Mogherini à la politique étrangère), et il ne vient à personne l’idée de penser que cela pourrait, par exemple, menacer l’euro. La brouille a lieu d’ailleurs entre deux pays qui ont mis en commun de grands pans de leur souveraineté (monétaire, commerciale, agricole, dans une moindre mesure budgétaire et des politiques étrangère et de défense). Quant à la Commission, serait-elle saisie qu’elle ne pourrait que donner son aval à la liberté de circulation de M. Di Maio dans l’UE.

Non, il faut bien constater une évolution en Europe: ce n’est pas le jeu institutionnel communautaire traditionnel qui est ici au centre, mais bien un élargissement du débat public européen à de nouveaux acteurs partisans, souligne le chercheur Nicolas Leron, qui y voit une intéressante « politisation » d’enjeux transeuropéens. Du reste, pour justifier dans une tribune au Monde son « voyage » en France, Di Maio a posé un constat qui n’a rien de provocateur. Il a rejeté les « recettes ultralibérales menées par des partis de droite comme de gauche (qui) ont précarisé la vie des citoyens et en ont fortement réduit le pouvoir d’achat » et les politiques n’ayant « pour seul objectif que d’ôter des droits et des possibilités économiques aux plus faibles, pour tout offrir aux potentats économiques ». Un constat proche de celui des « gilets jaunes » qui, eux, font peur à Macron.

Emmanuel Defouloy
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