Au Naturmusée, neuf instituts culturels donnent un aperçu des plus beaux objets de leurs collections. Où le Luxembourg est un pays rétrograde d’hommes blancs, catholiques et monarchistes

Wunderkammer nationale

d'Lëtzebuerger Land vom 20.04.2018

La petite histoire dit ceci : lorsque Xavier Bettel (DP) devint ministre de la Culture, après le remaniement ministériel de la fin 2015, il fit, comme de coutume, le tour des instituts culturels pour s’enquérir de leurs activités. À la Bibliothèque nationale, on voulut lui en mettre plein la vue, comme de coutume aussi quand des invités de marque se présentent, et on sortit la Bible géante d’Echternach, XIe siècle. Bettel est impressionné, s’étonne que le grand public ne sache pas quels trésors se cachent dans les collections des instituts culturels nationaux – et lance l’idée de faire une exposition pour les révéler. « Quand je suis arrivé avec cette idée, l’enthousiasme des responsables des instituts était immédiat », expliqua le ministre lundi, lors d’une conférence de presse à laquelle assistaient plus de hauts responsables culturels (douze alignés à la table officielle) que de journalistes. Plus de
730 curieux plus le couple grand-ducal s’étaient annoncés pour le vernissage mardi soir. Pas de doute, (Un)expected treasures est l’événement culturel de la mandature Bettel/Arendt, un geste programmatique reflétant cet enthousiasme presque naïf de Xavier Bettel pour les choses qu’il découvre au jour le jour. Car si lui ne connaît pas ces « trésors cachés », il doit en être de même du grand public, se dit-il. C’est donc une macédoine de choses, « eng Schnupperintroductioun » selon Bettel, d’objets sortis des stocks, présentés à grands frais de scénographie (No Limits sàrl, avec le service muséologique du Naturmusée) et qui doit rendre curieux. Les instituts culturels, eux, ne s’y sont pas trompés en voyant dans le projet surtout une occasion de promouvoir leurs activités et leurs missions : chaque salle est tapissée de photos grandeur nature de leurs archives et de données sur les kilomètres de rayonnages dont ils disposent, le nombre d’objets qu’ils gardent ou de visiteurs qu’ils comptent.

Quel est donc le storytelling de cette exposition, l’histoire qu’elle raconte du pays sur base des rares objets – une centaine seulement – alignés sur des « îlots » thématiques au deuxième étage du Naturmusée ? C’est l’histoire d’un pays catholique, monarchiste, soumis aux occupations successives (enfin, surtout des troupes napoléoniennes), avec une nature étonnante (le pliosaure, le dromadaire) mais en danger (la liste des plantes ayant disparues). C’est surtout un pays rétrograde, tourné vers le passé, auquel l’histoire semble advenir au lieu qu’il en soit l’acteur. Il n’y a pas d’autres migrations que celles des animaux, guère de traces de l’activité humaine (l’histoire industrielle en est complètement absente), seule l’écriture semble y exister, du Codex mariendalensis (XIVe siècle) jusqu’à Roger Manderscheid et Anise Koltz, mais les arts plastiques n’y sont présentés que dans un aspect de nation branding, d’export (Joseph Kutter à l’exposition universelle à Paris, 1937 ; Su-Mei Tse, lion d’or à Venise, 2003). La monarchie y joue un rôle prépondérant, avec l’Almanach royal de 1685, l’histoire du Wilhelmus de Nik Welter, adapté au gré de l’histoire, ou un enregistrement du célèbre discours Léif Lëtzebuerger de la grande-duchesse Charlotte en 1940 à la BBC. Mais ces éléments ne sont pas contextualisés, l’occupation nazie par exemple n’est que le cadre de ce discours de fierté nationale, ce volet de l’histoire étant probablement supposé connu. D’ailleurs c’est à se demander qui est le public de cette exposition, présentée en luxembourgeois (!) et en anglais, probablement davantage les autochtones que les touristes, qui ne s’y retrouveraient pas.

Patrick Michaely, le commissaire de l’exposition, est biologiste responsable de la communication au Naturmusée et cela se voit : les trésors naturels sont les mieux (re)présentés : extraits d’herbiers, Histoire naturelle de Pline, os d’animaux, holotypes, illustrations de Linden ou de Redouté… Pour réunir les autres objets, il est passé par les directeurs et les conservateurs des instituts culturels, qui lui ont fait des propositions parmi les « millions d’objets » dans leurs collections. Et le résultat est aussi un reflet de leur motivation de participer à l’exposition, dont le Naturmusée a assuré la production, grâce à un budget spécial du ministère de 100 000 euros : le Service des sites et monuments propose une grande photo panoramique de l’intérieur d’une église restaurée, une visite en réalité virtuelle du château de Vianden, et un îlot avec une cloche (Saint Gangolf Oberdonven, XVe siècle) accompagnée de l’enregistrement de son bruit ainsi que d’une photo de la Sprangprëssessioun d’Echternach, patrimoine immatériel de l’Unesco (très à droite, le SSMN tel qu’il se présente ici). Le Musée national est discret, avec surtout cette monnaie du début du XIIe siècle, la première à porter le nom du pays, LVCELBVRG, acquise seulement l’année dernière lors d’une vente aux enchères (il est incompréhensible qu’il n’ait pas davantage valorisé les beaux-arts).

(Un)expected treasures est une nette régression en termes de muséologie. Le paysage muséal luxembourgeois ne s’est que récemment professionnalisé. La multiplication de maisons de plus en plus spécialisées ne date que de la fin du XXe siècle – jusque dans les années 1990, il n’y avait qu’un seul musée national, celui du Marché-aux-Poissons, qui réunissait histoire naturelle, histoire tout court, arts et traditions. Le Naturmusée, le Festungsmusée et le Centre national de recherche archéologique en sont des émanations. En plus, il y a les musées de la Ville, le Mudam et le Casino Luxembourg (qui sont exclus de l’exposition parce qu’ils ne sont pas des instituts culturels nationaux). Mais ces dernières deux décennies surtout, les musées luxembourgeois s’étaient enfin éloignés de l’idée de la Wunderkammer, du cabinet des curiosités de l’ère baroque, travaillant désormais de manière plus scientifique, complétant leurs collections et les valorisant dans des expositions thématiques sérieuses. Ici, en visitant cette exposition, on se sent comme l’enfant sur le grenier de la maison des grands-parents, qui découvre des objets curieux d’un autre temps dans les cartons poussiéreux entreposés là et que tout le monde semble avoir oubliés. Alors cela peut être un moment agréable, fait de petites surprises ou de souvenirs. Mais on n’en sort pas plus intelligent.

L’exposition (Un)expected treasures, avec des objets des collections de Archives nationales, Bibliothèque nationale, Centre national de l’audiovisuel, Centre national de littérature, Centre national de recherche archéologique, Musée Dräi Eechelen, Musée national d’histoire et d’art, Musée national d’histoire naturelle et Service des sites et monuments nationaux, commissaire : Patrick Michaely, Naturmusée, dure encore jusqu’au 26 août au Naturmusée au Grund ; fermé le lundi ; www.mnhn.lu.

josée hansen
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