Asile et allocations sociales

Du savon sans argent

d'Lëtzebuerger Land du 20.01.2012

« Je suis indignée ! » le résume Josée Lorsché, députée verte depuis juillet 2011 et échevine au conseil communal de Bettembourg. Parce qu’elle est outrée par le projet du gouvernement de faire des coupes claires dans les allocations sociales pour les demandeurs d’asile, elle vient de demander, avec le président de son groupe parlementaire, François Bausch, au président de la Chambre des députés, Laurent Mosar (CSV), que ce point soit mis à l’ordre du jour d’une des prochaines réunions de la commission parlementaire de la Famille et que la ministre y soit invitée « afin de nous exposer les motivations et les détails de la mise en œuvre du projet de règlement. » « Mais ce n’est que la pointe de l’iceberg, affirme la députée, toute la gestion de l’asile est scandaleuse ».

Comme les associations d’aide aux demandeurs d’asile et aux immigrés, comme le Collectif réfugiés, mais aussi comme les assistants sociaux qui travaillent au quotidien et dans des conditions déjà suffisamment difficiles dans les foyers d’accueil des demandeurs de protection internationale, les députés ont appris les projets du gouvernement dans le communiqué du Service information et presse faisant suite à la réunion du conseil de gouvernement du 6 janvier. Les ministres y ont adopté un projet de règlement grand-ducal « fixant les conditions et les modalités d’octroi d’une aide sociale aux demandeurs de protection internationale » et qui viendra abroger le règlement en vigueur datant de septembre 2006.

Le point le plus controversé concerne la diminution drastique de l’aide sociale mensuelle versée aux demandeurs d’asile, qui passerait de 108 euros pour un adulte logé et nourri par les services de l’Olai (Office luxembourgeois de l’accueil et de l’intégration) actuellement à 25 euros par mois, soit une diminution de 73 pour cent. Pour un enfant mineur, cette somme chutera même à 12,5 euros. Les coupes prévues sont moins drastiques pour ceux qui doivent cuisiner eux-mêmes : de 294 à 225 euros pour un adulte et à 140 pour un enfant de moins de douze ans. Or, loin d’être de « l’argent de poche » pour acheter des cigarettes, des tickets de loto ou de l’alcool, cette aide sociale est un appui précieux pour acheter notamment des produits d’hygiène, des vêtements ou chaussures – même dans les épiceries sociales, il faut payer quelques euros –, parfois aussi du matériel scolaire pour les enfants, des chaussures de sport, un maillot de bain... Avec « moins d’un euro par jour » comme le formulent des observateurs scandalisés, comme Jean Lichtfous, porte-parole de l’Asti, impossible de subvenir à ces besoins les plus rudimentaires. « Comment vont faire les familles dont les enfants sont à l’école et qui doivent être équipés ? » s’interroge aussi Josée Lorsché, institutrice de formation, « on piétine leur dignité ! ».

Or, de l’autre côté, le projet de réforme prévoit aussi un « nombre accru de cas de limitation ou de refus de l’aide sociale » note le Sip. Aux quatre paragraphes de conditions existant dans le règlement actuel viendraient s’ajouter quatre nouvelles raisons d’exclusion : le refus de suivre des cours d’alphabétisation (alors qu’il n’y a déjà pas assez de places disponibles), d’effectuer des tâches journalière de nettoyage dans les structures d’hébergement, d’inscrire son enfant en âge d’être scolarisé à l’école, ou de suivre des « traitements préventifs et curatifs en matière de santé publique ». Le ministère de la Famille ne cache donc pas qu’il s’adresse ici à une population socialement si défavorisée que se posent des problèmes d’illettrisme et d’hygiène publique – mais il leur supprime les quelques moyens de se sortir de la misère criante qui les a fait fuir de chez eux.

Il ne fait aucun doute que ce texte de règlement grand-ducal est écrit sur mesure pour la population rom originaire de Serbie et de Macédoine arrivée au Luxembourg depuis un an et demi1. Or, si, lors de la visite, fin décembre, du ministre serbe des Affaires étrangères Vuc Jeremic, le ministre de l’Immigration, Nicolas Schmit (LSAP), s’est réjoui des « relations amicales » que le Luxem[-]bourg entretenait avec la Serbie et a annoncé la mise en place d’un « groupe de travail bilatéral » sur la question de l’immigration de ressortissants serbes au grand-duché, les relations diplomatiques avec ce pays candidat à l’adhésion à l’Union européenne interdisent des pressions pour que soient respectés les droits des roms en Serbie.

C’est donc à nouveau, comme déjà au début des années 2000, par la voie des allocations sociales qu’est exercée la pression du gouvernement. En réduisant les sommes allouées ou en forçant les demandeurs d’asile de réaliser dix heures de travaux communautaires par semaine payées 80 euros par mois « pour les responsabiliser davantage », le gouvernement veut rendre le Luxembourg moins attractif pour les migrants du bas de l’échelle sociale.

Car il s’agirait, selon la formule forgée par Nicolas Schmit, essentiellement de « touristes de l’asile », toujours à la recherche des systèmes sociaux les plus avantageux. C’est pour cela que le Luxembourg s’est « aligné sur les pays voisins, notamment la Belgique2 » comme le justifia la ministre de la Famille et de l’Intégration, Marie-Josée Jacobs (CSV), vis-à-vis de RTL Radio Lëtzebuerg le 7 janvier. Or, le contraire est le cas : si elle passait le Conseil d’État et entrait en vigueur, cette dégradation de l’accueil irait beaucoup plus loin que celles opérées dans nos pays voisins.

1 Près des trois quarts des quelque 2 000 nouvelles demandes déposées au ministère de l’Immigration en 2011 émanaient de ces deux pays.
josée hansen
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