Chroniques de l’urgence

Technologies voraces

d'Lëtzebuerger Land du 29.11.2019

L’intelligence artificielle, combinée à la 5G, nous promet des lendemains radieux. Bientôt, l’extension de notre corps que, par habitude, nous continuons d’appeler téléphone, verra ses capacités décuplées, que dis-je centuplées, et exaucera nos désirs avant même que nous les ayons formulés.

L’invraisemblable gloutonnerie énergétique annoncée pour l’usine de serveurs que Google envisage d’implanter à Bissen devrait pourtant nous faire réfléchir. Généraliser et délocaliser à grande échelle les processus faisant appel à l’intelligence artificielle est-il compatible avec une réduction des émissions de gaz à effet de serre en phase avec les objectifs de l’Accord de Paris ?

Certes, la technologie des réseaux et serveurs n’est pas figée, et il n’est donc pas possible de dériver de leur consommation électrique passée et actuelle le nombre de kilowattheures que requerront ces process d’ici quelques années. Cela vaut pour les serveurs eux-mêmes, mais aussi pour les algorithmes d’intelligence artificielle, susceptibles notamment d’abandonner la force brute, particulièrement dispendieuse, au profit d’approches neuronales, plus rapides et plus sobres.

Une étude menée par OpenAI, un bureau d’études de San Francisco, montre cependant que la quantité de puissance de calcul mise à contribution pour des opérations d’intelligence artificielle au cours de ces soixante dernières années a suivi une progression exponentielle. Jusqu’en 2012, elle a doublé tous les deux ans. Depuis, elle est passée à la vitesse supérieure, le doublement ne prenant plus en moyenne environ trois mois et demi.

Il s’agit d’estimations exprimées en pétaflops par jour (le flop correspond au nombre d’opérations en virgule flottante par seconde, le multiplicateur à des millions de milliards) et dont la marge d’erreur est importante. Cela n’empêche pas les experts d’OpenAI d’opiner que « globalement, au vu de ces données, du précédent des tendances exponentielles dans l’informatique, du travail sur les ordinateurs dédiés à l’apprentissage automatique et des motivateurs économiques à l’œuvre, nous pensons que ce serait une erreur de croire que cette tendance ne se poursuivra pas à court terme ».

OpenAI examine ces questions surtout sous l’angle des ressources disponibles et de leur prix. Mais lorsqu’on nous vante les mérites de l’intelligence artificielle et des débits accélérés de la 5G, il n’est pratiquement jamais question de l’électricité requise pour les « banaliser ». Tant le cloud, où sont gérées des quantités croissantes de données qui font saliver les opérateurs de projets d’intelligence artificielle, que les nouvelles générations de télécommunications mobiles participent d’une fuite en avant censée constituer un nouveau relais de croissance.

En l’état actuel du mix énergétique mondial, ce n’est qu’en embrassant des paris hasardeux quant à une généralisation accélérée des énergies renouvelables que l’on peut soutenir qu’une telle croissance pourrait être compatible avec la réduction des émissions de CO2 à laquelle se sont engagées la quasi-totalité des nations du globe. Ayons au moins l’honnêteté d’inclure ces considérations énergétiques dans les débats sur le déploiement de ces nouvelles technologies.

Jean Lasar
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