Théâtre

Le marché du sexe

d'Lëtzebuerger Land du 29.11.2019

Le troisième et dernier volet de La Bibliothèque des livres vivants, proposé ce week-end au Théâtre du Centaure, invite à une insolite soirée à la croisée de la littérature et du théâtre. Ces « livres vivants », ce sont des œuvres apprises par cœur par des comédiens qui les restituent, mais partiellement. Il s’agit d’un « regard sur le livre » dit le metteur en scène français Frédéric Maragnani qui a démarré ce projet en 2012 à Bordeaux et qui depuis le porte de lieu en lieu. Depuis 2017 au Centaure, pour chaque nouvelle édition, il y tricote des liens entre deux livres, un classique et un contemporain, en compagnie de deux comédiens, toujours différents, de la scène locale.

Pour cette saison, Frédéric Maragnani a retenu Extension du domaine de la lutte, premier roman de Michel Houellebecq publié en 1994, et Nana, neuvième opus de la série des Rougon-Macquart d’Emile Zola, paru en 1880. Un siècle sépare ces deux livres dont les thématiques se font pourtant écho et prennent une résonance particulière au tournant de 2020 à l’heure des mouvements féministes de dénonciation des violences sexuelles. « Toute une société se ruant sur le cul », écrivait Emile Zola à propos du sujet de son livre, expression qui pourrait convenir au roman du contemporain Houellebecq, qui tisse un parallèle entre libéralisme économique et libéralisme sexuel. Voilà d’ailleurs deux écrivains scrutant à la loupe, et sans concession, la société à travers le prisme des rapports entre politique et sexe, débâcle et débauche, et qui mettent à jour les rapports violents entre classes sociales, entre hommes et femmes, entre chanceux et malchanceux. Dans ces deux livres, on trouve un personnage central, un jeune cadre chez Houellebecq, une jeune courtisane chez Zola. Le metteur en scène fait converger les mouvements des deux livres (façon pour lui d’aborder aussi le thème ville-campagne), opte pour un décor minimal qui se recentre sur les deux personnages, un homme accablé et une femme triomphante, qui se croiseront sur scène dans un fondu au noir qui marque le passage d’un livre à l’autre.

Au Centaure, c’est un jeune comédien de la Grande Région qui porte Extension du domaine de la lutte. D’emblée, il interpelle par un étrange mimétisme avec l’auteur. Avec nonchalance et détachement, sur un ton monocorde et avec un débit soutenu, Sullivan Da Silva, tantôt personnage (on n’en connaîtra pas le nom) tantôt narrateur, nous plonge dans ce livre à l’humour corrosif. C’est l’histoire d’un informaticien de trente ans, cafardeux, un rien déglingué, au risible sweat-shirt vert « Tom & Jerry », accroché à son gsm, qui a réussi sa carrière mais raté sa vie sexuelle. Célibataire par la force des choses (il n’attire pas les femmes), en panne de désir dans une société implacable, il tangue entre vagues de solitude et vagues de dépression. Le comédien adopte trois positions scéniques marquant les trois parties du livre : la routine d’un quotidien d’ennui, le déplacement en province avec le collègue Raphaël Tisserand plus mal loti encore, le retour sous le signe de la dépression.

Dans Nana, la comédienne Laure Roldán se présente à l’image de ces stars rayonnantes qui font la Une des séries « people » (tenue noire, bottines rouges, lunettes de soleil) et dans une posture conquérante, accentuant sa diction et ses manières. Son récit commence avec les premières pages de ce dense roman de Zola, le décor est planté : Paris, le théâtre des Variétés où le monde des hauts dignitaires et des bourgeois de ce Second Empire décadent se pressent pour voir « Vénus » et Nana, la nouvelle actrice dont on parle. La représentation frise le désastre mais Nana, nue sous ses voiles, trouble, aguiche, affole les hommes comme ce ridicule Comte Muffat. Sa carrière est lancée. Suit un séjour à la campagne, où Nana se rapproche de la nature mais où s’affirme peu à peu sa volonté d’obtenir un rôle de femme honnête (au théâtre et dans la vie). Un désir qui se concrétisera à son retour à Paris alors que la courtisane investit un hôtel particulier offert par Muffat, véritable fourmilière d’hommes qu’elle domine et qu’elle ruinera. Nana donne corps à sa vengeance, matérialise son combat contre les hommes incarnant par là-même la lutte du peuple contre les nantis.

La Bibliothèque des livres vivants (III) conçue et mise en scène par Frédéric Maragnani, avec Sullivan Da Silva (Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq) et Laure Roldán (Nana d’Emile Zola) est à l’affiche les 29, 30 novembre à 20 heures et le 1er décembre à 18h30 au Théâtre du Centaure, qui coproduit le spectacle avec l’Association Léna d’Azy. Il sera repris le 17 mars 2020 au Théâtre de Chelles en France ; theatrecentaure.lu.

Karine Sitarz
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