High/Low

Joueurs tristes

d'Lëtzebuerger Land vom 27.01.2011

« Je ne ressens rien. Rien. » constate Ji. Le jeune Chinois s’adonne aux jeux de hasard et aux paris en tous genres par ennui ou pour l’excitation que cela lui apporte d’anticiper et de vouloir gagner. Il a déjà perdu 100 000 euros – mais cela ne semble lui faire ni chaud ni froid. Sa journée commence vers 10 heures avec un petit déjeuner et un coup de peigne dans les cheveux, avant de s’asseoir devant son ordinateur et... jouer. Auntie, une retraitée qui vit au jour le jour dans un trou à Macao – « ici, personne n’a d’amis proches » dit-elle – est tout aussi dépassionnée, voire désillusionnée quand elle joue. Et constate que sa vie n’a pas de sens.

Dans leur documentaire High/Low (Samsa Film, 53 minutes), actuellement au cinéma, le réalisateur et caméraman Jean-Louis Schuller et son collègue et ingénieur du son Sam Blair, qui avaient déjà réalisé le court-métrage Chungking Dream ensemble il y a deux ans, montrent la quête identitaire et la quête de sens de quatre Chinois à Hongkong et Macao, ces deux mégalopoles dominées par l’argent et la concurrence.

À côté de ces deux âmes visiblement perdues, il y a celui qui a décroché, Michael, un chauffeur de taxi un peu mélancolique aussi, qui ne comprend toujours pas pourquoi il s’était laissé emporter par la folie du jeu et l’appât du gain facile, alors qu’il a une « famille fantastique ». Sa femme a prié pour lui, pour qu’il arrête, et lui-même cherche aujourd’hui sa force dans sa foi catholique.

Et il y a celui qui gagne, le seul qui rie : Peter est un homme d’affaires plein aux as qui sourit à grandes dents dans l’objectif (portant, dans chaque plan, une autre paire de lunettes design) lorsque son cheval gagne. Cela fait trente ans qu’il est dans les courses, il achète les meilleurs chevaux et engage les meilleurs jockeys pour s’assurer le succès. « Il m’est arrivé de gagner 600 000 dollars en une année aux courses ! » se vante-t-il. Peter a une philosophie pour expliquer l’engouement des Chinois pour le jeu : « Tout le monde rêve de devenir millionnaire un jour, assure-t-il. Alors ça rend les gens fous. »

High/Low pourrait être un reportage de télévision, genre Envoyé spécial – et en lisant le résumé, on s’y préparerait presque : deux dépendants, un gagnant et un repenti, la quête de la foi, les charlatans, la solitude, tout cela y est. Mais c’est quand même un film d’auteur. Donc : pas de voix off ou de sous-titre qui nous gave de données statistiques puisées sur Wikipedia, pas de conclusion moralisatrice (bien que le film nous fasse bien comprendre que le jeu, c’est mal). Non, c’est même un film de caméraman et d’ingénieur du son, où les images sont non seulement prédominantes, mais en plus époustouflantes – Jean-Louis Schuller a déjà fait ses preuves sur House of boys de Jean-Claude Schlim, Schockla, Knätschgummi a brong Puppelcher d’Andy Bausch ou encore le Rockdoc de Govinda van Maele – et où le son original joue un vrai rôle, donne une dimension supplémentaire aux images.

Fascinés par les grandes villes, les réalisateurs les magnifient avec des plans larges sur la skyline, contrastant avec un travelling d’anthologie le long de la verticale d’une grande tour d’habitation vers le ciel, dans la pénombre. Sur la voix d’un conseiller du centre de réhabilitation pour joueurs qui veulent décrocher – « oui, je comprends, pour vous, le besoin de jouer est plus fort que celui de payer le loyer... » – on voit des silhouettes humaines traverser des paysages urbains glauques. Les scènes des courses hippiques sont extraordinaires elles aussi : les images et les sons construisent véritablement la tension par des plans sur les visages, les gestes, des chevaux nerveux...

La deuxième grande qualité du film est le degré d’intimité avec les personnages : non seulement montre-t-il les personnages dans leur vie de famille, dans leur cocon privé, mais en plus, Jean-Louis Schuller a les réflexes qu’il faut pour rester pendant de longues minutes sur les visages vides de Michael ou d’Auntie lorsqu’ils parlent de leur solitude.

josée hansen
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