Cinéma

Couché, assis, debout

d'Lëtzebuerger Land du 27.04.2018

C’est une question de pouvoir, évidemment. L’alpha-maire Kobayashi veut se faire réélire à la tête de Megasaki, ville côtière du Japon. L’éducation, l’économie, peut-être ? Non, Kobayashi a bien saisi que l’aspirateur à voix électorales, c’est la sécurité. L’édile a trouvé sa cible à abattre : sus aux chiens malades de la grippe ! Ces quadrupèdes errant dans les rues, dégoulinant de la truffe, voilà la source de tous les maux. La grippe canine se soigne alors par la déportation : tous les chiens seront envoyés sur l’île dépotoir d’en face, à commencer par Spots, le garde du corps d’Atari, pupille de Kobayashi. Ainsi, ce sont des centaines, des milliers de chiens que l’on envoie par téléphérique sur la décharge insulaire. Livrés à eux-mêmes, affamés et miteux, les chiens s’organisent en bandes, comme celle de Chief, King, Boss, Rex et Duke. La branche scientifique de la mairie a beau avoir trouvé un remède, Kobayashi s’entête, avide de pouvoir et de contrôle. Alors le jeune Atari s’envole alors maladroitement sur l’île avec l’espoir de retrouver son fidèle Spots, que la meute qui l’accueille ne semble pas connaître.

Acclamé depuis son premier long-métrage (The royal Tenenbaums, 2001), l’Américain Wes Anderson livre régulièrement ses pépites et Isle of dogs, réalisé en stop-motion, est probablement l’une des meilleures. Construit comme un conte, avec chapitres, présentation du contexte et des personnages, le film utilise une dramaturgie convenue, basée sur la quête d’un personnage. Mais Anderson détricote ses classiques, multiplie les points de vue et s’attache à épaissir les personnages. Si Bryan Cranston, Bill Murray ou encore Jeff Goldblum donnent de la voix, la poésie des marionnettes diffuse à elle seule une subtilité jamais démentie. Imparfaits, décatis, comme le souligne la mise en scène, ils n’attirent pas la compassion pour autant : leur détermination à se sortir de cette laideur et précarité ambiante attire l’intérêt, même si le récit concède à quelques facilités (les contradictions du chien dominant et son revirement assez soudain). Métaphores dystopiques de tous les exilés, ces chiens survivent, victimes de l’arbitraire, partagent leurs souvenirs, tentent de surmonter leurs différences pour avancer ensemble. La figure contraire, Kobayashi, accompagné de son sbire Major-domo, ne se dévoile jamais et a élevé le cynisme en religion. Autour gravitent des figures fonctionnelles, utiles comme les deux scientifiques ayant trouvé un vaccin, mais aussi accessoires, comme la traductrice. Les Japonais parlent japonais, bien sûr, et tout n’est pas traduit : là aussi, la subtilité des émotions est bien plus véhiculaires que la langue et Anderson fait des paroles une musique, au même titre que l’enveloppe sonore, que le compositeur Alexandre Desplats a imaginé vibrante, dynamique et interprétée par des Taiko, grands tambours japonais.

Mais c’est dans son approche visuelle que Isle of dogs se distingue de la simple petite histoire. Bien sûr, Akira Kurosawa, bien sûr Yasujiro Ozu sont les deux influences majeures du film. Mais les maquettes de Paul Harrod et Adam Stockhausen, nourries d’une accumulation de détails, forment un ensemble graphique contrasté, où les indices, disséminés çà et là, se voient toujours en deux dimensions. La ville, représentée uniquement dans sa globalité et ses symboles, tranche avec l’île, peu colorée et dépourvue de lignes de fuite : tout parallèle avec une certaine réalité ne serait peut-être pas tout à fait fortuite.

Car Wes Anderson prouve une fois de plus que les convictions politiques peuvent se révéler sous plusieurs formes : son ode poétique à la démocratie, à l’antispécisme et au rassemblement vaut mieux que bien les discours ambiants.

Marylène Andrin-Grotz
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