Deux abbés marxologues au « siècle des extrêmes » : Marcel Reding (1914-1993) et Edouard Kinnen (1918-1975) – Troisième partie

Edouard Kinnen : bergsonien en Europe, antimarxiste au Chili

d'Lëtzebuerger Land du 22.02.2019

Comme son compatriote et confrère Marcel Reding, l’abbé Edouard Kinnen est un fils de ce court vingtième siècle, cet âge des extrêmes qu’il a passé d’abord en Europe entre 1918 et 1958, puis en Amérique latine où il a vécu à Santiago de Chile jusqu’à sa mort en 1975.

Les années européennes : Prêtre, enseignant et philosophe bergsonien

Edouard Kinnen est le fils d’Antoine Kinnen et de Catherine Kinnen-Goergen. Il est né le 19 octobre 1918 à Wecker, plus précisément à Wecker-Gare, où son père travaille pour le compte des Chemins de Fer Guillaume-Luxembourg. Il passe son enfance au sein d’une fratrie qui compte au total deux filles et deux garçons, d’abord à Wecker, puis à Colmar-Berg et à Wasserbillig.

Pendant ses deux premières années de lycée à Echternach, il a certainement fait la connaissance de Marcel Reding avec lequel il partagera non seulement sa vocation presbytérale mais également un destin tragique. Comme Reding, Edouard Kinnen pleure la disparition de son père à l’âge de l’adolescence. Comme celui-ci, il s’inscrira aux « cours supérieurs » après avoir terminé ses études secondaires à l’Athénée de Luxembourg en 1937 pour intégrer un an après le Grand Séminaire.

En 1943, quand Marcel Reding soutient sa thèse de doctorat à l’université de Tübingen, Edouard Kinnen est ordonné prêtre à Trèves où les séminaristes luxembourgeois ont été forcés de poursuivre leur formation selon les décisions prises par le « CdZ » (Chef der Zivilverwaltung) en 1941. Après la libération du Luxembourg, le jeune ecclésiastique – à l’image de son confrère Reding – ne semble guère avoir été tenté par une carrière paroissiale, puisqu’il décide de mener des études universitaires dans le cadre de la soi-disant « collation des grades » que l’État luxembourgeois vient de restaurer.

Reçu aux examens finaux en 1948 après avoir suivi des cours universitaires à Louvain et à Paris, Kinnen obtient son « doctorat luxembourgeois » en 1949 pour envisager ensuite une carrière dans l’enseignement secondaire. Dans le cadre de son stage pédagogique, il soutient en 1950 sa thèse de professorat luxembourgeois portant sur Le Bergsonisme et la valeur métaphysique de l’expérience mystique. Comme beaucoup d’intellectuels catholiques du « siècle des extrêmes », Kinnen est fasciné par l’œuvre d’Henri Bergson (1859-1941), ce « philosophe de la conscience et de la vie intérieure » qui s’oppose aux systèmes philosophiques du scientisme et du matérialisme.

Et comme maints philosophes-théologiens appartenant à sa génération, Kinnen se propose d’analyser les apports conceptuels de la philosophie bergsonienne, à savoir l’« intuition » et l’« élan vital ». Ainsi note-t-il dans la conclusion de sa thèse de 1950 : « Nous avons cherché à montrer le bien-fondé de la vision bergsonienne du monde, philosophe de l’élan vital qui est énergie spirituelle et créatrice, et philosophie de l’intuition » (Kinnen 1950 : 194*). Le jeune bergsonien met également en exergue sous forme d’interrogation l’un des éléments-clés de la philosophie bergsonienne, à savoir la spiritualité d’essence mystique : « Ne faudrait-il pas en vérité voir dans le mysticisme la meilleure, peut-être l’unique voie de ‘réalisation spirituelle’ de la personnalité humaine ? » (Kinnen 1950 : 196-197).

Presqu’une quinzaine d’années plus tard, Kinnen reprendra les réflexions conclusives de son étude initiale. Dans son article « Bergson et nous », publié par la Revue Internationale de Philosophie en 1963, il retient « qu’une compréhension intégrale de sa vision du monde et de l’homme serait à même de fournir à beaucoup de contemporains, qu’ils soient éducateurs, sociologues, hommes d’État – ou hommes, simplement –, les énergies spirituelles nécessaires pour conduire l’humanité aux plus hautes destinées » (Kinnen 1963 : 24).

Pour autant que l’on puisse qualifier Kinnen de bergsonien, ses prises de position philosophiques sont également proches de la pensée de Jacques Maritain (1882-1973). Disciple de Bergson, Maritain développe ses réflexions politiques et sociales, notamment en 1936 dans Humanisme intégral, ouvrant ainsi la voie à ce que d’aucuns appellent le maritanisme, à savoir un système philosophique encourageant l’engagement des catholiques dans la vie sociétale et dans la vie politique.

Bergsonisme et maritanisme livreront à Kinnen une trame philosophique à laquelle il restera fidèle tout au long de sa vie, une existence articulée entre le travail intellectuel et l’engagement idéologique et politique. Co-fondateur des « Jeunesses fédéralistes », membre de la section luxembourgeoise du mouvement civique « Fraternité mondiale », Kinnen soutient également l’« Action Familiale et Populaire » (AFP), association catholique « œuvrant dans l’intérêt de l’éducation et de la promotion des familles ».

Ainsi en 1956, au temps où il enseigne à l’Athénée, Kinnen publie dans le bulletin de ladite organisation un article illustrant à bien des égards son « habitus » d’intellectuel catholique engagé. Portant le titre « Das Mitbestimmungsrecht der Arbeitnehmer », le bergsonien et maritaniste luxembourgeois développe un plaidoyer pour la « co=gestion », modèle qui associe étroitement les syndicats aux décisions prises dans les entreprises : « Das Mitbestimmungsrecht entspricht dem hohen christlichen Ideal der Menschenwürde eines jeden Arbeiters » (Kinnen 1956 : 32).

Pour Kinnen la « co=gestion » ne constitue donc point une finalité, mais plutôt un levier social indispensable pour promouvoir la dignité humaine. Se référant à Maritain en citant sa formule « manger dignement son pain », Kinnen s’attaque au système capitaliste qui ne saurait garantir aux ouvriers une vie digne et décente : « Für uns Christen heißt es besonders, daß jeder Mensch sich seiner Würde als Mensch und als Christ bewußt ist und sich des Lebens freuen kann, das Gott ihm gegeben. Das wird aber nie der Fall sein, wenn er sich unterdrückt fühlt, wenn er nicht als vollwertiger Partner, sondern als Instrument behandelt wird, so wie es die kapitalistische Gesellschaftsordnung will. »

Or, pour remplacer l’ordre capitaliste qu’il juge intrinsèquement injuste et inhumain, Kinnen plaide pour une société basée sur les valeurs et principes chrétiens : « Es ist an der Zeit, daß wir Christen mit unsern Grundsätzen Ernst machen, und diese kapitalistische Gesellschaftsordnung durch eine integral christliche ersetzen. » Ce n’est donc point par une révolution prolétarienne de type marxiste-léniniste qu’il faut surmonter le capitalisme, mais par la mise en place d’une société respectueuse des idées chrétiennes : « Dann werden die Sirenengesänge der Molotows, Chruschtschews und Urbanys umsonst ertönen. Die Arbeiterschaft wird sich durch keine auch noch so verlockenden materiellen Errungenschaften des kommunistischen Blocks betören lassen » (Kinnen 1956 : 33). En d’autres termes, au positionnement anticapitaliste de Kinnen s’ajoute un anticommunisme inconditionnel !

À noter que l’article du professeur de religion fait partie intégrante du dossier « Der Aufstieg des Arbeiters durch die Familie » auquel collaborent plusieurs intellectuels de la droite cléricale, dont Émile Schaus (1903-1994), le cofondateur de l’AFP et l’une des figures montantes du CSV. Le profil du futur ministre de l’Éducation nationale ressemble d’ailleurs à bien des égards à celui d’un autre collaborateur du bulletin, à savoir Léon Bollendorff (1915-2011). Secrétaire général de l’AFP et « coming man » du CSV, le futur président de la Chambre des députés enseigne durant les années 1950 à l’Athénée où il côtoie son beau-frère Edouard Kinnen.

En effet, Margot, la sœur d’Edouard, a pris pour époux un politicien du CSV, tout comme Madeleine, son autre sœur. Madeleine Kinnen (1915-1999) convole en justes noces avec Pierre Frieden (1892-1959), l’une des personnalités les plus marquantes de la droite cléricale d’après-guerre. Ministre, détenteur entre autres du portefeuille de l’Éducation nationale, l’ancien professeur de philosophie et de latin terminera sa carrière comme ministre d’État et Président du gouvernement. Décédé en février 1959, Frieden laisse pour veuve Madeleine Frieden-Kinnen qui fera partie à partir de janvier 1967 du gouvernement Werner-Cravatte en tant que secrétaire d’État, devenant ainsi la première femme membre d’un gouvernement luxembourgeois.

De par ses liens familiaux, ses affiliations ecclésiastiques et ses adhésions philosophiques et idéologiques, Edouard Kinnen fait partie de ce réseau hégémonial que nous convenons d’appeler les élites chrétiennes-sociales de la société luxembourgeoise. En s’appuyant sur ce réseau présent dans presque tous les domaines de la vie tant institutionnelle que publique du Luxembourg des années 1950, nul doute qu’il aurait pu ambitionner le rôle d’un maître-penseur au sein de la droite cléricale, à moins que son profil de théologien-philosophe de haute volée lui ait permis d’envisager une carrière ecclésiastique de premier rang au Luxembourg.

Tel ne sera pas le cas, puisqu’après avoir assuré des cours d’instruction religieuse et de philosophie à l’Athénée, Kinnen décide de réorienter sa trajectoire professionnelle en réintégrant de 1956 à 1958 les institutions universitaires qu’il avait quittées à la fin des années 1940, à savoir l’université catholique de Louvain et la Sorbonne. À Paris, mais également à Louvain où il poursuit des études à l’Institut supérieur de philosophie, Kinnen approfondit ses études de philosophie. Il continue notamment ses recherches sur l’œuvre d’Henri Bergson en préparant une « thèse d’université » portant sur Le Bergsonisme et les fondements philosophiques d’une civilisation humaniste.

La soutenance a lieu à Paris en janvier 1959 devant un jury dont fait partie Jean Guitton (1901-1999), l’un des grands penseurs catholiques du XXe siècle. Esprit conservateur et ami proche de Paul VI (1897-1978), ce qui ne l’empêchera pas d’accueillir à plusieurs reprises en mai 1968 le philosophe marxiste Louis Althusser (1918-1990), qui fut d’ailleurs jadis son élève. L’œuvre de ce dernier fera au début des années 1970 l’objet d’une analyse critique serrée de la part d’un certain Eduardo Kinnen qui, à cette époque, vit à Santiago de Chile.

En effet, depuis 1959 le bergsonien luxembourgeois, qui se décide à porter en terre latino-américaine un prénom hispanisant, est professeur de philosophie sociale à l’École de sociologie de la Pontificia Universidad Católica de Chile (PUC). Un beau succès pour cet ecclésiastique que l’on devine trop exigeant, voire trop ambitieux pour se contenter d’un parcours d’enseignant à l’Athénée de Luxembourg. Au Collegium Pro America Latina (Copal) de Louvain de lui ouvrir les portes pour une carrière académique dans le monde universitaire latino-américain…

Les années chiliennes (I) : Apologiste de la « democracia cristiana »

Fondé par les évêques de Belgique sur l’initiative du Saint-Siège en 1953, le Copal constitue un centre d’initiative et de formation tant théologique que socioculturelle dont la fonction principale est de soutenir les Églises d’Amérique latine en manque de prêtres. Si la majorité des ecclésiastiques du Copal exercent leur sacerdoce dans des paroisses du « Nuevo Mundo », une petite minorité de prêtres hautement qualifiés intègrent des institutions académiques, entre autres au Chili à la demande de l’archevêque de Santiago, Raúl Silva Henríquez (1907-1999). Comme c’est le cas pour Edouard Kinnen qui travaillera à l’université catholique du Chili au sein d’une équipe de professeurs à forte connotation belge, voire louvaniste.

Ainsi le « Grand-ducal » compte parmi ses collègues et confrères le professeur de théologie sociale Piet Vanovermeire ainsi que le sociologue Roger Vekemans (1921-2007) qui dirige l’École de sociologie de la PUC entre 1959 et 1964. Connu pour ses positions anticommunistes et anticastristes, le père jésuite défend les principes du christianisme social et de la démocratie chrétienne tout en étant très critique envers la droite oligarchique autoritaire. D’aucuns parmi ses adversaires idéologiques et politiques le considèrent comme étant un « émissaire de la démocratie chrétienne de droite à l’échelle du continent et soutenue par l’impérialisme nord-américain » (Sappia 2010 : 143).

Edouard Kinnen semble s’aligner sur les prises de position de son directeur. Pour preuve, citons les deux articles qu’il publie en 1965 dans des revues luxembourgeoises. Comme Roger Vekemans, Kinnen condamne dans son essai « L’Amérique latine, continent de l’avenir ? » la cécité politique des milieux oligarchiques autoritaires : « On peut dire que les plus réactionnaires, ceux qui ne comprennent toujours encore qu’à moitié, ou au ‘quart’, se trouvent parmi les classes dirigeantes du continent austral lui-même, si bien que les Américains du Nord sont maintenant les alliés des milieux plus progressistes latino-américains, contre les éternels réactionnaires du continent lui-même ! » (Kinnen 1965b : 116).

Tout en mettant au pilori les élites réactionnaires, Kinnen s’en prend à un ordre économique profondément injuste qui fait le jeu du communisme et du castrisme : « L’explosion démographique extraordinaire rend les problèmes de jour en jour plus aigus, et si les dirigeants de la politique et de l’économie n’arrivent pas, grâce à l’aide généreuse, intelligente et massive des nations riches, à retourner la situation et à donner un niveau de vie digne aux masses, une grande partie, peut-être la plus grande, du continent ibéro-américain sera victime de l’impérialisme rouge » (Kinnen 1965b : 116).

À côté de cet article paru dans Les Cahiers luxembourgeois, Kinnen signe un second papier dans la Nouvelle revue luxembourgeoise sous le titre « L’Amérique latine, un continent en devenir ». Contrairement à sa première étude, Kinnen présente cette fois-ci une conclusion mettant en exergue les « facteurs positifs, prometteurs d’un équilibre [politique] plus grand que celui des décades passées ». Or, d’après Kinnen, c’est au mouvement démocrate-chrétien que doit incomber le rôle de force stabilisatrice au sein des champs politiques en Amérique latine : « Il n’y a pas de doute que l’idéologie démocrate-chrétienne étendra de plus en plus son influence sur les masses du continent qui commencent à se rendre compte qu’il y a une autre solution ‘révolutionnaire’ à opposer à la révolution de type marxiste, qui, jusque sous peu, était pour les masses la seule issue » (Kinnen 1965a : 238).

Ce plaidoyer plutôt enthousiaste pour le phénomène de la démocratie chrétienne en terre latino-américaine de la part d’un intellectuel luxembourgeois mérite quelques explications. Originaire d’un pays imprégné par le catholicisme ultramontain et l’idéologie démocrate-chrétienne, Kinnen trouvera dans sa nouvelle patrie si différente du Luxembourg des repères culturels, idéologiques et politiques qui lui sont pourtant familiers. Enseignant dans une université catholique en connexion avec le monde universitaire européen, travaillant avec une équipe d’intellectuels ecclésiastiques qui lui sont proches de par leur origine et formation académique, Kinnen découvre de surcroît au Chili un champ politique dans lequel le mouvement démocrate-chrétien détient un rôle primordial.

Fondé en 1957, le Partido Demócrata Cristiano (PDC), également appelé Democracia Cristiana (DC), se caractérise par ses positions politiques sociales et économiques venant du maritanisme, par la pensée personnaliste du fondateur de la revue Esprit Emmanuel Mounier (1905-1950) ainsi que par les idées de Luigi Sturzo (1871-1959), maître à penser du christianisme politique et social en Italie. Parti réformiste se démarquant de la droite classique, la DC revendique un vaste programme de réformes profondes que son leader, Eduardo Frei (1911-1982), s’efforcera d’entamer après avoir remporté les élections présidentielles en 1964. Élections pendant lesquelles la DC a pu compter sur le soutien financier du gouvernement étasunien ! Plaçant sa politique gouvernementale sous le slogan « Revolución en Libertad », Eduardo Frei promeut entre autres la création de coopératives, la « cogestion » dans les entreprises, mais également la réforme agraire, l’amélioration de l’éducation à travers un « plan extraordinaire d’éducation » ainsi que la construction de milliers de logements.

Selon Marie-Noëlle Sarget, une grande partie de ces mesures s’articulent dans le grand projet d’intégration sociale « Promotion populaire » que Jacques Maritain n’hésite pas à qualifier de « seule tentative authentique de révolution chrétienne » (cit. in : Compagnon 2008). D’après la sociologue, le projet est d’ailleurs suivi par « une équipe de pères jésuites animée par un belge, le père Vekemans, appuyée par le département de sociologie de l’Université catholique et un centre de développement, le DESAL, en partie financé par les églises européennes » (Sarget 1996 : 206). Fait également partie de l’« équipe Vekemans » Eduardo Kinnen qui, en en tant que conseiller de la Unión de Campesinos Cristianos, contribue à la réalisation de la « Reforma Agraria » (Alvear Ravanal 2017 : 133).

Or, à partir des années 1966-1967, la DC chilienne a de plus en plus de mal à réaliser son programme réformiste. Les lenteurs de la « Révolution dans la liberté » conduisent bon nombre de jeunes Chiliens à rêver d’une « véritable révolution » selon le modèle cubain. Et presqu’en même temps, l’on constate le durcissement idéologique du parti socialiste de Salvador Allende (1908-1973) qui se définit officiellement comme marxiste-léniniste. Face aux oppositions des forces de gauche, les démocrates-chrétiens répondent au niveau idéologique par des prises de position antimarxistes.

Dans cette lutte des mots que revêt le combat idéologique, l’abbé Kinnen va jouer un rôle important. Bergsonien aux convictions démocrates-chrétiennes, son engagement antimarxiste influencera désormais de façon déterminante sa trajectoire intellectuelle. Retenons d’emblée que pour mener à bien son combat antimarxiste, le théologien-philosophe Kinnen se décide à centrer ses recherches philosophiques sur l’œuvre de Karl Marx (1818-1883). Autrement dit, Kinnen devient marxologue.

Les années chiliennes (II) : Le marxologue antimarxiste et son pacte avec le diable

Outre son article « Lénine, génie de la révolution » qu’il publie en 1971 au Luxembourg dans le recueil Science et Humanisme, Kinnen est l’auteur de trois livres portant sur la pensée de Karl Marx. Publiées au Chili pour un public ibéro-américain, les études ont été rédigées en langue castillane. De ce fait, l’abbé-philosophe luxembourgeois compte parmi les très rares intellectuels luxembourgeois à avoir réalisé une œuvre éditoriale en langue castillane. Œuvre parmi laquelle nous ne manquons pas de mentionner le manuel Etica social paru en 1963.

Parmi ces publications, l’on est tenté de considérer El Humanismo social de Marx, paru en 1969, comme l’étude la plus aboutie. Pour Kinnen, la pensée de Marx est un « humanisme social » et une « anthropologie sociale » qui, selon le philosophe John Lucian Borg, « s’achève et se complète dans une philosophie sociale ». À Borg de regretter que le professeur de la PUC se limite pour son analyse à l’étude des œuvres de Marx qui sont antérieures à son « opus magnum » Le Capital (Borg 1976 : 491). Et de constater que le marxologue luxembourgeois évite toute polémique avec les philosophes comme Louis Althusser, qui proposent une interprétation « structuraliste » du marxisme.

En analysant minutieusement Das Kapital, le philosophe français plaide pour une lecture scientifique et déterministe de la théorie marxiste. Cette interprétation est réfutée par des marxistes comme Lucien Sève (1926) ou John Lewis (1889-1976), mais également par des marxologues antimarxistes comme Kinnen. Dans sa publication El marxismo : ¿humanismo o antihumanismo ? éditée en 1971, l’abbé philosophe reprend son questionnement sur l’« humanisme social » dans le « pensamiento » de Marx tout en développant une analyse critique sur l’interprétation althussérienne du marxisme.

Suivra le livre ¿Ha muerto el marxismo ?, la dernière étude du marxologue Kinnen. Déjà le titre de la publication nous révèle, au-delà de l’esprit critique envers le marxisme, une approche davantage polémique au sujet du léninisme, maoïsme et castrisme. Ainsi retient-il dans sa conclusion que dans les régimes communistes du début des années 1970, le marxisme « authentique » cède la place au « subjectivisme révolutionnaire » et à l’« aventurisme politique », qui, au lieu de concrétiser la libération de l’homme, provoquent des asservissements nouveaux. Le livre sort en février 1973, à un moment où le Chili est marqué par une période de crise socio-politique particulièrement intense.

Lorsque, le 4 septembre 1970, le candidat socialiste Salvador Allende remporte les élections présidentielles, il entend construire une société basée sur le socialisme à travers la démocratie. Cette « voie chilienne vers le socialisme » ne saurait se réaliser, selon les convictions du président Allende, que dans le respect des institutions en place. À son gouvernement de l’Unidad Popular (UP) de mettre en place un programme de réformes prévoyant entre autres la « chilénisation » du cuivre, la nationalisation de secteurs-clés de l’industrie, la poursuite intensifiée de la réforme agraire entamée par le gouvernement Frei ainsi que tout un faisceau de mesures sociales en faveur des salariés et des couches sociales les plus démunies.

Dès le début, la politique de l’UP doit faire face à la dure opposition de la droite classique proche des milieux oligarchiques et des mouvements de l’extrême-droite. Quant à la démocratie chrétienne, elle cultive tout au début une opposition modérée pour mener à partir de 1971 – sous la baguette de l’ancien président du Chili, Eduardo Frei – un combat politique intransigeant contre le gouvernement Allende. La DC, la droite classique et l’extrême-droite durciront d’ailleurs leurs politiques anti-allendistes au fil de l’année 1972, sachant pertinemment qu’elles peuvent compter sur un soutien à plusieurs niveaux de la part des États-Unis. Le président Nixon (1913-1994) fait tout pour boycotter une « expérience socialiste » en Amérique méridionale.

Les luttes entre les mouvements de droite et le gouvernement Allende accentuent la polarisation de la société chilienne où opposants et partisans de l’UP s’affrontent de plus en plus violemment. Et au cours de l’année 1973, maints anti-allendistes, y compris Eduardo Frei, commencent à voir dans l’armée chilienne un moyen pour faire révoquer le gouvernement Allende. En d’autres termes, à partir de 1973 il faut s’attendre au pire. Ainsi, le 11 septembre, l’aviation de l’armée bombarde le palais présidentiel où Salvador Allende trouve la mort, les armes à la main.

Une junte militaire s’organise autour d’Augusto Pinochet (1915-2006), le commandant en chef de l’armée de terre. Elle ordonne tout de suite une répression généralisée particulièrement brutale et ne tarde pas à occuper dès le 21 septembre 1973 les fonctions constituante et législative à la place du Congrès national, abolissant de ce fait le régime démocratique et parlementaire de l’État chilien. Ainsi débutent au Chili les « años negros » dont l’abbé Kinnen sera un témoin, certes, mais un témoin partisan, autant qu’il le fut d’ailleurs au temps du gouvernement de l’UP. Ses convictions démocrates-chrétiennes, ses sympathies pour Eduardo Frei et le courant droitiste de la DC ainsi que son anticommunisme et antisocialisme affichés constituent des marqueurs déterminants de sa personnalité d’intellectuel anti-allendiste.

En relisant l’interview que l’abbé Kinnen avait accordée à l’hebdomadaire Revue en avril 1974 lors d’une visite au Luxembourg, l’on se doit de constater des prises de position peu nuancées. Des propos qu’il avait déjà exprimés quelques jours auparavant, le 9 avril, sur les ondes de RTL-Radio. Ainsi le marxologue de la PUC, que l’on qualifie de « überzeugter Anti-Kommunist » et qui s‘engage pour un « christlichen Sozialismus », affirme entre autres : « Allende hätte das Land endgültig zugrunde gerichtet und eine kommunistische Diktatur geschaffen gegen den Willen von nahezu zwei Dritteln aller Chilenen. Vom moralischen Standpunkt aus gesehen, besteht das Recht und sogar die Pflicht, eine derartige Regierung zu stürzen, wenn alle anderen Möglichkeiten erschöpft sind » (Revue 13.04.1974 : 44).

À juste titre, Jean Jaans, qui a mené l‘entretien, ne peut s’empêcher de faire la réflexion suivante : « ‘Allende hätte’ dürfte als moralische Grundlage für eine gewaltsame Machtübernahme kaum ausreichen zur nachträglichen Rechtfertigung, wenigstens nicht in streng demokratischer Perspektive » (Revue 13.04.1974 : 44-45). À la question du journaliste : « Was geschah nach dem Umsturz mit Allende-Anhängern ? », Kinnen répond d’une manière aussi catégorique que peu nuancée : « In Santiago de Chile wurde niemand wegen seiner Überzeugung verhaftet ». Et d’affirmer par la suite : « Man spricht hier in Europa viel von Folterungen. In vereinzelten Fällen wurde tatsächlich gefoltert. Aber immer gegen den ausdrücklichen Willen der Junta, die gar nicht die Absicht hatte, alle Gegner zu verhaften » (Revue 13.04.1974 : 46).

L‘interview de Kinnen s’oppose d’ailleurs de façon diamétrale à celle que Jos Telen, journaliste de la Revue, avait menée quelque six mois plus tôt avec François Graffé. Prêtre du Sacré-Cœur, Graffé œuvrait depuis juin 1971 à Santa Adriana, l’un des vastes quartiers pauvres – « poblaciones » – de l’agglomération de Santiago de Chile. Connu pour ses positions allendistes, le jeune prêtre luxembourgeois encourait les plus grands dangers après la prise de pouvoir de la junte. Se déplaçant d’une cachette à l’autre, Graffé réussit finalement à trouver refuge dans l’ambassade de Belgique avant de se voir accorder un sauf-conduit qui lui permet de quitter le Chili le 3 octobre.

Ensemble avec son compatriote et confrère le Père Julien Braun, qui fut emprisonné pendant deux semaines à l’« Estadio nacional », Graffé réussit à regagner le Luxembourg. À peine quinze jours plus tard, il accorde à Jos Telen un entretien-interview dans lequel il relate les interventions sanglantes de l’armée putchiste après le 11 septembre : « Ich weiß von einzelnen Vorstädten, wo die Soldaten einfach mit Maschinengewehren in die Leute geschossen haben und die Toten mit Lastwagen abtransportiert wurden. Allein auf der technischen Universität hat es 600 Tote gegeben » (Revue 20.10.1973 : 46). À Graffé de relever également le rôle du parti démocrate-chrétien dans le déroulement des événements liés au 11 septembre : « Für mich ist die Christlich Demokratische Partei die Hauptschuldige an diesem Militärputsch. Moralisch trägt sie die Verantwortung. Vor allem Eduardo Frei, der zwar für einen Putsch war, aber nicht für so einen, wie er jetzt passiert ist, da dabei auch seine eigene Partei, die Christlich-Demokratische Partei, verboten wurde. Er hatte geglaubt, durch einen Staatsstreich wieder an die Macht zu kommen » (Revue 20.10.1973 : 42).

Par son interview, Kinnen voulait-il contrecarrer celle de son confrère ? Oui, puisqu’il confie au journaliste de la Revue, « daß Pater Graffé es ablehnte, mit ihm ein Radiogespräch über Vorgänge und Situation in Chile zu führen » (Revue 13.04.1974 : 47). Or, ce que les lecteurs de la Revue et les auditeurs de RTL-Radio retiennent de ses points de vue, c’est cet esprit de connivence que Kinnen véhicule à l’égard de la junte militaire. C’est cette indulgence partisane envers la junte qui offusque principalement les lecteurs s’identifiant avec les valeurs humanistes et progressistes. Les propos de Kinnen vont soulever immédiatement un tollé médiatique dans les journaux de gauche.

Ainsi, le journaliste de la Zeitung vum Lëtzeburger Vollek retient dans son article paru le 12 avril 1974 que « ausgerechnet zu dem Zeitpunkt, da die chilenischen Künstler Isabel Parra und Patricio Castillo in Luxemburg Zeugnis ablegten über den vieltausenfachen Mord in Chile, hat ein Abbé Kinnen die faschistische chilenische Junta zu entschuldigen versucht ». Au Tageblatt de revenir dans son supplément « Le Phare » du 13 avril 1974 sur le « cas Kinnen ». Dans plusieurs papiers signés par Guy Wagner (« Für Führer, Gott und den Faschismus. Offener Brief an Abbé Edouard Kinnen ») et par Guy Rewenig (« Aufruhr zur demokratischen Notwehr »), on note la plus profonde indignation.

Un sentiment que partage l’auteur signant ses colonnes au Tageblatt par « w.r. » : « Ainsi donc tout le monde s’est trompé. Le Monde aussi bien qu’Amnesty International, Newsweek autant que les correspondants de la radio mexicaine qui ont rapporté des documents sonores bouleversants sur la répression et la terreur sévissant au Chili. Il n’y a qu’un seul homme, notre compatriote – frère de Madame le Ministre qui a pris la clé des champs –, qui sait exactement ce qui s’est passé. Or donc, cet abbé […] plaide la cause du général Pinochet et de sa bande de meurtriers de la liberté chilienne ».

Le tollé médiatique est d’autant plus grand que la gauche politique du Luxembourg s’apprête à accueillir Hortensia Allende (1914-2009), la veuve du Président Salvador Allende. Elle participera ainsi le 4 mai 1974 à un « meeting de solidarité » qui aura lieu au Casino syndical de Bonnevoie. Organisée par le « Comité Chile libre » avec l’appui de toutes les forces progressistes présentes au Luxembourg, la manifestation fut un grand succès, puisqu’elle eut lieu en présence d’un public très nombreux qui manifesta dignement sa solidarité avec le peuple chilien, victime de la junte pinochetiste.

Edouard Kinnen était-il au courant de cette manifestation ? Continuait-il à séjourner à ce moment-là au Luxembourg ? Ou était-il déjà rentré au Chili où il va décéder accidentellement quelques mois plus tard, le 26 janvier 1975 ? Le Luxemburger Wort informe ses lecteurs du trépas de l’abbé Kinnen. La brève nécrologie ne mentionne pas qu’il fut bergsonien et marxologue. Et elle passe sous silence son engagement pour la démocratie chrétienne, sa lutte antimarxiste tenace et, à plus forte raison, sa justification du coup d’État de la junte de Pinochet.

L’écrivain chilien Roberto Bolaño (1953-2003), victime de la dictature militaire, publia en 2000 son roman Nocturno de Chile. Le personnage de fiction central est Sebastían Urrutia Lacroix. Inspiré d’un personnage réel autre que Kinnen, Urrutia est un prêtre intellectuel, qui après le coup militaire du 11 septembre 1973, accepte d’enseigner le marxisme au général Pinochet ainsi qu’aux membres de la junte. Sur son lit de mort, il se pose les questions suivantes : « Wenn ich meinen Freunden, den Schriftstellern, erzähle, was ich getan habe, werde ich ihre Absolution erhalten ? Oder werde ich bei einigen auf unüberwindlichen Widerwillen stoßen ? Werden einige mich verstehen, mir verzeihen ? » (Bolaño 2007, deutsche Ausgabe : 118-119).

* L’inventaire détaillé des références bibliographiques et documentaires pourra être consulté sur le site du Land (www.land.lu) à partir du 15 mars 2019

Claude Wey
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