Sécurité alimentaire

Malbouffe ?

d'Lëtzebuerger Land vom 07.12.2000

Jusqu'à une date récente, lorsque les inspecteurs de l'Administration des services vétérinaires décidaient de faire un contrôle chez un exploitant agricole, ils lui annonçaient leur « descente » à l'avance par téléphone, la veille en général. Le contrôle sanitaire des produits laitiers était laissé, jusqu'au milieu de cette année, à la seule responsabilité des industriels. La crise de confiance des consommateurs dans la  viande de boeuf est venue rappeler à l'État luxembourgeois ses responsabilités. 

Il a fallu l'intervention des experts de l'Office alimentaire vétérinaire (OAV) à Dublin, organisme dépendant de la Commission européenne, pour que le Luxembourg mette un peu moins de « pragmatisme » dans ses contrôles officiels et l'application de la réglementation européenne sur la sécurité alimentaire.

C'était la faute à pas de chance ce jour de février 1999 où les experts européens se sont rendus à l'abattoir d'Esch-sur-Alzette dans le cadre d'une mission de contrôle sur les établissements de viande fraîche. Leur venue tombait un mardi, qui n'est pas le jour habituel de l'abattage des vaches, mais celui des cochons. Les autorités luxembourgeoises, qui ont tout de même voulu montrer bonne figure, ont fait venir d'un centre de handicapés tout proche, deux vaches pour faire une démonstration de leur savoir. Les événements ont plutôt mal tourné. L'un des deux animaux ne disposait pas du marquage obligatoire à l'oreille. Il a quand même été abattu et a bien failli entrer dans la chaîne alimentaire, à l'insu du vétérinaire, chargé du contrôle ante mortem  des bestiaux. L'homme était occupé à faire la visite du propriétaire à l'expert. Ce dernier s'est empressé de rédiger un rapport accablant à son chef de service et une procédure d'infraction à la législation communautaire a aussitôt été dressée contre le Luxembourg : « Les inspections ante mortem et post mortem ne sont pas conformes à la directive; il s'agit d'une carence grave » a-t-il alors écrit.

La procédure d'infraction a été levée il y a seulement trois mois et l'OAV a dû reconnaître finalement que l'identification des animaux et leur traçabilité étaient « performantes » au Luxembourg. « C'était une bavure, une bêtise » reconnaît Arthur Besch, directeur de l'Administration des services vétérinaires (ASV) qui déplore le manque d'objectivité de certains fonctionnaires de l'OAV. L'ASV est compétente en matière de sécurité sanitaire des aliments et de santé. Cette structure est placée sous le double contrôle du ministère de l'Agriculture et du ministère de la Santé pour la sécurité alimentaire. « L'expert a d'ailleurs conclu que la moitié des bovins abattus au Luxembourg n'étaient pas identifiés, ce qui est aberrant » poursuit son responsable. À la question de savoir pourquoi l'animal ne portait pas de marquage auriculaire, le médecin-vétérinaire, Felix Wildschutz, répond qu'il s'agissait probablement d'un oubli.  

« Les experts de l'OAV ne retiennent dans leurs rapports que les choses négatives » assure quant à lui M. Besch. Il convient néanmoins que leurs inspections régulières ont du bon. Un rapport de l'OAV avait dénoncé il y a un an l'absence de procédures d'assurance qualité du Laboratoire de médecine vétérinaire (LMV) permettant de « garantir la fiabilité des analyses officielles qu'il réalise ». Une accusation plutôt grave. Un audit a été réalisé au mois de mai dernier par l'Université de Liège suite à ces critiques : « Nous travaillons à corriger les déficiences qui ont été identifiées » précise le directeur de l'ASV. Le personnel du laboratoire en sous-effectifs devrait être renforcé par deux laborantins en 2001 et de deux autres l'année suivante. Pour être accrédité, le LMV doit recruter cinq personnes supplémentaires. Une fois l'accréditation obtenue, les analyses qui en sortiront, et notamment les tests rapides de l'ESB (autrement dit la maladie de la vache folle) qui seront obligatoires dès janvier 2001 sur tous les bovins âgés de plus de trente mois, n'en deviendront que plus crédibles vis à vis du public. Le Laboratoire de contrôle et d'essai à Ettelbrück, chargé des contrôles de certaines denrées alimentaires et de l'alimentation animale n'est pas non plus accrédité, ce qui est pourtant requis par la législation communautaire. Le Laboratoire national de santé, chargé du contrôle des denrées alimentaires, est également épinglé: "les statistiques des résultats officiels ne sont pas correctes pour les produits laitiers" note l'OAV. "Parfois certains résultats sont mentionnés sur les rapports alors que les analyses n'ont pas été réalisées" poursuit le texte.

Publiés sur Internet, les rapports de l'OAV sont les seules sources d'informations à peu près fiables accessibles au public sur le contrôle de la sécurité alimentaire au Luxembourg. Un rapport interministériel sur le système de contrôle de la sécurité alimentaire a bien été rédigé en juin dernier, mais sa diffusion est restée confidentielle. Il y a d'ailleurs un grand absent dans cette cellule nationale de concertation qui réunit une fois par mois les experts des ministères de la Santé et de l'Agriculture et les responsables du Laboratoire national de santé: l'Administration des douanes et des accises qui, sur le papier du moins, a des compétences importantes dans le contrôle de la chaîne alimentaire. Ses officiers sont, par exemple, habilités à procéder à des contrôles inopinés de l'alimentation du bétail. Depuis un peu plus de deux ans, et suite à des divergences de vues et de méthodes avec les services techniques du ministère de l'Agriculture, les Douanes ont renoncé à ce type de mission. « Ils ne sont pas tellement intéressés à faire des prélèvements, c'est une question de formation des fonctionnaires» relève Arthur Besch. 

La lecture des rapports de l'OAV concernant ses différentes missions luxembourgeoises pose, en tout cas, bien des questions sur la fiabilité des contrôles officiels effectués sur le plan national. Le dernier en date (février 2000) concernant les règles d'hygiène pour la production et la mise sur le marché de lait et de produits laitiers, relève que si « aucun risque grave en matière de santé publique n'a été relevé », les autorités luxembourgeoises ne sont toutefois pas en mesure de garantir l'application des exigences de la réglementation communautaire. Insuffisance de la fréquence et de la durée des inspections à Luxlait, la principale laiterie du pays ; absence totale de prélèvements officiels sur les produits finis ; défaillances dans la détection de la potabilité de l'eau des forages privés qui entre dans la fabrication de certains produits et de la présence de métaux lourds ; carences dans la vérification de certains résidus médicamenteux (antibiotiques notamment); résultats « aberrants » de certaines analyses d'échantillons de lait dans les exploitations; risque de contamination croisée dans les laiteries qui travaillent à la limite de leurs capacités; défaillances de l'étiquetage des produits destinés au marché local...le rapport de l'OAV sur le lait et ses produits dérivés est inquiétant. L'OAV note qu'il n'y a eu en 1999 que 210 prélèvements de lait et de ses dérivés alors que la réglementation européenne en prévoyait 300. De plus, les contrôles officiels n'ont porté que sur trois des huit établissements agréés dans le pays. 

« Il y a des améliorations à faire » admet Arthur Besch. Des progrès ont d'ores et déjà été accomplis dans les contrôles des produits qui sortent des laiteries et qui avaient été laissés, jusqu'à la visite des experts de l'OAV, à l'initiative des seuls industriels. L'office de Dublin a mis le doigt sur les défaillances de ces autocontrôles. Il a ainsi relevé que le laboratoire interne de Luxlait procédait à des tests systématiques de listeria uniquement sur ses fromages au lait cru alors que les salmonella n'étaient jamais recherchées.                 « Cette laiterie, dotée d'un laboratoire performant, faisait jusqu'à présent un autocontrôle qui marchait bien, mais suite aux observations de l'OAV, le laboratoire vétérinaire effectue désormais de son côté des contrôles supplémentaires »  assure Arthur Besch. « La laiterie, poursuit-il, avait été retenue par l'armée américaine pour livrer le lait aux soldats stationnés en Allemagne et jusqu'en 1997, deux vétérinaires américains travaillaient en permanence dans son laboratoire ». C'était pour les autorités luxembourgeoises un gage de sérieux. 

L'OAV a dénoncé, dans un rapport précédent, la pratique des autorités de prévenir systématiquement les exploitants agricoles lors de contrôles sur place des vétérinaires. «On ne le fait plus » explique le directeur de l'ASV. « C'était une question pratique, ajoute-t-il, car si l'on vient à l'improviste pour effectuer des prélèvements, il est possible que le fermier ne soit pas dans son exploitation ou n'ait pas de temps ».   

Les missions d'enquêtes menées par l'OAV sur la viande fraîche n'ont pas relevé de défaillances majeures, si ce n'est peut-être, la « manière inconsistante » de traiter les matériels à risques spécifiés (les tissus susceptibles d'être infectieux en cas de contamination des ruminants par l'ESB), et notamment les têtes de boeufs destinées à l'exportation  et quelques problèmes d'hygiène dans la découpe de la viande.

Les experts européens ont par ailleurs relevé que des exploitations impliquées dans la production de viande de boeuf sous label (un quart des élevages de bovins environ), disposaient bien d'un registre des traitements vétérinaires, mais qu'il n'était pas toujours tenu à jour.  Ils font aussi timidement allusion au marché noir des médicaments vétérinaires qui passerait en partie par la Belgique, haut lieu européen de ce genre de trafic. Mais là, c'est une autre histoire. 

 

Véronique Poujol
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