Un entretien sur les dix ans du Mudam avec Enrico Lunghi, son directeur général

Un prophète

d'Lëtzebuerger Land du 20.05.2016

Dix ans. Déjà. Dix ans que Mudam accueille ses visiteurs sous le regard ligneux et bienveillant du Grand-Duc Jean et de la Grande-Duchesse Joséphine-Charlotte vus par Stephan Balkenhol. Dix ans, dont sept sous l’égide d’Enrico Lunghi qui a bien voulu faire le point dans un entretien qu’il nous a accordé.

Comment l’oublier, l’accouchement du Mudam ne fut pas chose aisée. Le musée d’art moderne grand-duc Jean (d’où LL.AA.RR. de Balkenhol, l’évidence du clin d’œil s’est perdue avec les années) qui se fait désormais appeler Mudam, souffre encore de ce nom de baptême mal porté. Pourquoi mentionner l’art moderne en titre, si c’est la magie noire de la création contemporaine – mal connue, mal comprise donc souvent mal perçue – que l’on célèbre dans ce temple biscornu au clocher de verre ? Au point de faire tourner l’eau des fontaines en encre noire ? Au point d’instituer au rang de chapelle un espace scatologique aux vitraux grossiers ?

Il est certain que le pouvoir d’attraction du lieu est indéniable. La fréquentation des publics s’intensifie, touristes et locaux viennent volontiers arpenter ses espaces lumineux. Ils sont, pour la direction, la justification suprême de son action et font pâlir de jalousie les autres musées du pays. Les faits sont là : la raison sociale d’une telle institution est le succès public. Et non un éventuel schéma économique rentable ou non.

Enrico Lunghi est la preuve même que nul n’est prophète en son pays. Il faut peut-être un peu de recul pour appréhender le Mudam dans toute son importance. Ce qui pour lui justifie pleinement la politique actuelle du musée est souvent oublié. C’est pourquoi il tient à replacer le musée dans son contexte. « L’histoire de Mudam a commencé en 1989 ! ». Son discours est rôdé, le sujet ayant donné lieu à maintes conférences.

« Je suis historien d’art et je pense toujours en termes historiques, même pour l’art contemporain. Luxembourg s’est très vite internationalisé dans les années 80 aussi bien avec la place financière que l’agrandissement de l’Europe. C’est à ce moment qu’on s’est rendu compte que le pays n’avait pas de rayonnement culturel et que cela nuisait à son image. Mudam est la première grande institution qui a été décidée dans cette optique, c’était en 1989. À l’époque, on ne parlait que de Pei et de sa pyramide du Louvre, alors on l’a pris, sans concours. Ce fut la première d’une longue série de polémiques qui ont gelé le projet. Puis vint la question de l’orientation des collections, avec la fameuse incohérence entre le projet de loi déposé en 1995 visant à créer un centre d’art contemporain et la loi qui en découla en 1996 qui mentionnait, elle, un musée d’art moderne. Pourtant le premier rapport d’expert commandé à deux professionnels des musées de l’époque (Bernard Ceysson et Wolfgang Becker) dès 1989 soulignait déjà l’impossibilité de constituer une collection d’art moderne efficace, toutes les œuvres importantes se trouvant déjà dans les musées... En 1998, la première pierre officielle est posée, en 2000 Marie-Claude Beaud arrive et quelques mois après éclate le procès des pierres qui fait cesser les travaux. Ce qui a retardé l’ouverture jusqu’en 2006 ».

Les dates s’égrènent au fil de ses propos, mais toujours la même constante. Les fées de la méprise et de la polémique se sont penchées sur le berceau du Mudam avant même sa conception. « C’était comme un corps étranger dans le paysage luxembourgeois » se souvient Enrico, « il a fallu se battre pour faire entrer ce musée dans les mœurs ». Pour preuve, les chiffres. « En 2009, la moitié des visiteurs venait de l’étranger. Aujourd’hui on est à plus de 75 pour cent de résidents, tout en ayant aussi augmenté les autres publics. »

Si cette gestation dans la douleur doit être rappelée, c’est qu’elle est histoire de l’art luxembourgeoise, et que d’elle découle le positionnement actuel du musée et son orientation, pas toujours compris. « Tout ceci a abouti quand même à un bâtiment magnifique, qui n’est pas très fonctionnel en termes de technique muséale » poursuit Enrico Lunghi. « Nous avons moins de 3 000 mètres carrés de surface d’exposition alors que plus de 6 000 mètres carrés étaient prévus au départ. Ceci explique aussi pourquoi on ne montre pas de collection permanente, qui supposerait à elle-seule au moins 3 000 mètres carrés. Le bâtiment implique un certain fonctionnement. C’est ce que je n’arrête pas de répéter à tous ceux qui réclament la collection permanente et qui semblent ne pas vouloir entendre ce qu’on leur explique ».

Et ce souci de s’adapter au contexte concerne aussi la politique d’exposition, Enrico Lunghi n’hésite pas à manifester son agacement à ce sujet. « Prenons l’exemple de la une récente d’un quotidien national annonçant l’exposition Basquiat chez Zidoun-Bossuyt (Le Quotidien, 4 mai 2016) : ‘La galerie se pose en Musée’. Ce titre révèle toute l’incompréhension qui entoure la fonction muséale et Mudam en particulier. Je vais avoir droit aux questions habituelles : pourquoi ce n’est pas Mudam qui expose Basquiat ? Ou Warhol ? Ou Picasso ? Comme si exposer quelques œuvres d’un artiste défunt qui n’a jamais rien eu à voir avec le Luxembourg et dont la renommée n’est plus à faire était la mission du Mudam ! Les projets dont je suis le plus fier sont ceux qui sont liés au Luxembourg. Présenter les projets luxembourgeois pour la biennale de Venise, ou encore Sania Ivekovic qui revient au Mudam avec sa Lady Rosa après avoir été présentée en rétrospective au MoMA. Son histoire artistique est liée au Luxembourg depuis Manifesta 2 en 1998. Ou encore Damien Deroubaix que l’on présente actuellement, son premier galeriste est Alex Reding ! On prépare actuellement une exposition qui montrera pour la première fois un panorama de l’œuvre de Wim Delvoye. Et Wim Delvoye a une vraie histoire avec le Luxembourg, nous sommes le seul pays au monde qui ait montré toutes les Cloaca, il y a la chapelle au Mudam, le Trophy du MNHA installé dans le parc et la Grande-Duchesse Joséphine-Charlotte qui l’a collectionné ! C’est de l’histoire luxembourgeoise mais qui se met à un niveau international. C’est fondamental pour moi. Voilà pourquoi ça n’a pas de sens de faire de l’art moderne au Luxembourg : il n’y a pas d’histoire d’art moderne ici. Picasso, Warhol, Basquiat ne sont jamais venus ici…».

Mais que l’on revienne sans cesse à la charge, qui pour l’exposition permanente de la collection, qui pour l’art moderne, rappelle à Enrico Lunghi que rien n’est en fait défini. Si concernant la fréquentation et la répercussion médiatique nationale et internationale, le musée est une réussite, il n’est pas encore adoubé par toute la société luxembourgeoise. Ce qui pénalise l’institution qui doit sans cesse convaincre et justifier ses actions et ses expositions.

« Ce qui manque au Mudam aujourd’hui, de mon point de vue de professionnel de musée, c’est une base solide. Nous devons consolider l’équipe, ne plus être à la merci du moindre changement. Il faut être reconnu en tant qu’entité professionnelle indépendante des humeurs et des envies politiques. Mudam a prouvé son professionnalisme, il faut cesser de tout remettre éternellement en question. Qu’on laisse Mudam continuer à écrire l’histoire de l’art luxembourgeoise sur un plan international. Ce que nous faisons, c’est quelque chose qui manque au Luxembourg. Mais ce n’est pas vraiment perçu par tout le monde. »

Depuis 2015, le Mudam a un nouveau conseil d’administration qu’Enrico espère convaincre de la justesse de sa démarche, tout en respectant le fait que ce nouveau conseil souhaite d’emblée redéfinir les missions du musée. « Au bout de dix ans d’ouverture, quand on voit la réputation et le rayonnement de Mudam à l’étranger, je considère que c’est une réussite. C’est un musée cohérent qui a su se forger une identité. Si le public luxembourgeois adhère aujourd’hui c’est parce qu’il y a des articles élogieux sur nous dans la presse internationale. On commence seulement maintenant à récolter les fruits d’un travail de longue haleine que Marie-Claude Beaud a commencé il y a dix ans. Ne pas comprendre ça, c’est risquer de faire beaucoup de dégâts ». Il est en outre important de ne pas se surestimer. « On ne doit surtout pas se comparer au Centre Pompidou Metz ou à la Tate de Londres. Bien se connaître éviterait de créer des fantasmes. Nous faisons ce que nous pouvons avec notre histoire, notre bâtiment et nos budgets. Mes collègues internationaux sont étonnés de ce qu’on arrive à faire avec un budget et un musée aussi réduits. Notre bonne réputation est encore fragile, il faut la consolider. Si on commence à exposer des collections privées juste pour faire monter leur valeur, on perd en cohérence ».

Cette envergure internationale nécessaire selon Enrico n’exclut pas un regard attentif et lucide sur la scène locale. Le Casino récemment restructuré s’inscrit selon lui en complémentarité parfaite avec le Mudam. En réduisant son espace d’exposition au profit de son côté laboratoire d’art contemporain, il rend le partage des tâches entre le Casino-forum et le Mudam-musée encore plus clair. « Quand à la création contemporaine locale, il est absolument important de la soutenir. Quels que soient les niveaux de compétence. Mais attention, on ne peut pas demander au Mudam de s’occuper en même temps de faire de l’art sur un plan international et en même temps de la scène locale. Au point de vue de l’identité institutionnelle c’est juste impossible. Si des artistes ou des œuvres luxembourgeoises peuvent être mises sur un plan international, on le fait, comme Simone Decker, Su-Mei Tse… Quant au fameux projet de musée d’art luxembourgeois, voilà 25 ans qu’on préconise cela ! On a besoin d’une galerie nationale d’art luxembourgeois qui montrerait comment l’histoire de l’art s’est faite au Luxembourg en parallèle du monde de l’art, les influences et aussi ce qui ne s’est pas fait. Bref tout ce qui a finalement mené à la création du Casino et du Mudam. Pour moi c’est une évidence ! L’histoire de l’art luxembourgeoise reste à écrire ! Quand je serai à la retraite peut-être… » finit Enrico dans un sourire.

C’est qu’il garde le sourire Enrico Lunghi, et que Damien Deroubaix lui ait donné l’occasion de présenter au Mudam la plus grande exposition consacrée à Picasso jamais présentée au Luxembourg, le fait même doucement rigoler. Comme un pied de nez tout en élégance.

Romina Calò
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