Roumanie et Israël

Jérusalem divise l’UE

d'Lëtzebuerger Land du 04.05.2018

La Roumanie et la République tchèque emboîtent le pas aux États-Unis et s’apprêtent à déménager leurs ambassades à Jérusalem. Bucarest et Prague sont les deux premières capitales de l’Union européenne (UE) qui suivent la nouvelle politique américaine au Moyen Orient. Le gouvernement social-démocrate de Bucarest a confirmé son intention de déménager l’ambassade de Roumanie à Jérusalem depuis le 20 avril. Les 25 et 26 avril le premier ministre roumain Viorica Dancila et le chef du Parti social-démocrate (PSD), qui contrôle la majorité parlementaire, se sont rendus en Israël où ils ont été reçus par le Premier ministre Benjamin Netanyahu. « Jérusalem est la capitale éternelle du peuple juif depuis 3 000 ans, a déclaré le premier ministre israélien à l’occasion de cette visite. Toutes les ambassades devraient être déménagées dans cette ville. J’espère que la décision des autorités roumaines sera soutenue en Roumanie. »

Mais la décision de déménager l’ambassade à Jérusalem ne fait pas du tout l’unanimité sur l’échiquier politique de Bucarest. Ce projet controversé divise la Roumanie et fait l’objet d’une bataille politique. « Nous sommes responsables, nous ferons preuve de discernement et nous discuterons avec toutes les institutions », assure le premier ministre Viorica Dancila. Le président libéral Klaus Iohannis, qui cohabite difficilement avec des gouvernements sociaux-démocrates depuis 2016, a aussitôt réagi à l’annonce du gouvernement. « Selon la Constitution cette décision appartient au président, mais je n’ai été ni informé, ni consulté à ce sujet, a-t-il affirmé. Un transfert de l’ambassade représenterait une violation du droit international. »

La réaction virulente du président s’adresse à Liviu Dragnea. C’est lui qui dirige le gouvernement dans l’ombre, parce qu’il ne peut pas être lui-même premier ministre en raison d’une condamnation pénale à deux ans de prison avec sursis pour fraude électorale. « La décision concernant le déménagement de l’ambassade à Jérusalem a été prise et les procédures commenceront très bientôt », a déclaré Liviu Dragnea en soulignant sa divergence avec le président. Les sociaux-démocrates ont changé trois gouvernements depuis leur arrivée au pouvoir en décembre 2016. Le PSD a entamé plusieurs réformes très controversées et pris ses distances avec l’UE.

La gauche roumaine a fait une réforme fiscale qui a bouleversé le marché et une réforme de la justice pour arrêter une campagne anticorruption menée par les procureurs. La Commission européenne a appelé les autorités roumaines à respecter l’indépendance de la justice et le plafond du déficit budgétaire. Mais Liviu Dragnea ne veut plus de leçon de la part de Bruxelles. « La Roumanie est un État souverain, affirme-t-il. C’est notre devoir de défendre cette souveraineté tant qu’on est en vie. » Si les relations de Liviu Dragnea avec l’UE sont compromises, il compte gagner au moins la sympathie et le soutien des États-Unis en suivant Washington sur la question du déménagement de l’ambassade à Jérusalem.

Après la Roumanie, c’est la République tchèque qui s’apprête à suivre la nouvelle politique américaine au Moyen Orient. Le 25 avril, le ministère tchèque des Affaires étrangères annonçait l’ouverture d’un consulat honoraire à Jérusalem tandis que le président pro-israélien Milos Zeman a réitéré à cette occasion son souhait que Prague déplace son ambassade dans cette ville. « Je me souviens d’une rencontre avec le premier ministre Benjamin Netanyahu, a affirmé le président tchèque au cours d’une cérémonie organisée au Château de Prague à l’occasion du 70e anniversaire de la création de l’État hébreu. Il m’a dit : si vous transférez votre ambassade à Jérusalem je vous donnerai ma propre maison. » Le ministre adjoint israélien des Affaires étrangères, Tzipi Hotovely, a remercié publiquement le président tchèque pour sa promesse.

Le 11 avril, Tzipi Hotovely effectuait une visite officielle en Roumanie pour sensibiliser les autorités roumaines au sujet du déménagement de l’ambassade roumaine à Jérusalem. « Il était temps de vous repositionner du bon côté de l’histoire », a-t-elle déclaré à Bucarest. Les autorités palestiniennes se déclarent très déçues par la décision du gouvernement roumain. « Une telle action ne fera qu’enfreindre les lois internationales et les résolutions de l’Onu, a affirmé le premier ministre de l’Autorité palestinienne Rami Hamdallah après une rencontre avec le représentant roumain. Toutes les chances d’une paix et de la création d’un État palestinien avec Jérusalem-Est comme capitale seront anéanties. »

La bataille n’est pas encore tranchée et la Roumanie reste divisée entre une gauche qui emboîte le pas à Washington et une droite qui veut suivre Bruxelles sur la question des ambassades en Israël. Même son de cloche à Prague, où le gouvernement minoritaire dirigé par l’homme d’affaires Andrej Babis n’a pas l’intention de suivre la politique du président pro-israélien Milos Zeman. Mais au-delà des controverses internes en Roumanie et en République tchèque, la question du déménagement des ambassades à Jérusalem risque de créer une nouvelle fracture dans l’UE.

Mirel Bran
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