Actualité discographique

Fernand Koenig à la fête

d'Lëtzebuerger Land vom 10.02.2011

Après Paul Sontag, Jean-Pierre Kemmer et Laurent Menager, c’est au tour de Fernand Koenig d’entrer au Panthéon discographique national. Agrémenté d’une interview du chanteur par Raymond Tholl au cours de laquelle l’artiste natif de Goebelsmühle déclame plusieurs poèmes de son cru, le splendide et généreux coffret de quatre CD que lui consacre le CNA, avec près de cinq heures de musique, permet de mesurer à sa juste valeur l’insigne talent du baryton-basse luxembourgeois qui nous a quittés voici déjà plus de sept ans.

C’est l’album d’un chanteur phare de toute une génération, si grand et pourtant si « royalement » mésestimé dans sa patrie, plus connu qu’il était sur les scènes du monde que chez nous, comme en témoigne une brillante carrière internationale qui l’a conduit de Salzbourg à Paris, d’Amsterdam à Berlin, de Bruxelles à Londres, de Chicago à Saint-Pétersbourg, de Dublin à Madrid. Comme quoi, une fois de plus, il s’avère que nul n’est prophète dans son pays !

« Vous n’êtes pas seulement un grand baryton, mais aussi un très fin musicien », a dit de lui Lina Prokofiev, l’épouse du compositeur, après l’avoir entendu, au zénith de son art, dans un récital de lieder à Moscou en 1974. Un genre dans lequel Koenig était passé maître et auquel la présente compilation fait une place de choix en lui consacrant tout un disque (CD 3), lequel comprend, notamment, les Amours du poète de Schumann ainsi que des lieder de Mahler, Wolf, Busoni, Fauré et Ravel. Autant de pages ambitieuses, auxquelles la voix chaleureuse de Koenig, la splendeur dorée et sombre de son timbre apportent, sans effort apparent, sans effets théâtraux superfétatoires, la sérénité réfléchie d’un émerveillement de tous les instants.

C’est sans conteste le lied qui permet de mesurer à quel point Koenig a le sens de ce qu’il chante et dit en nuançant à l’extrême, grâce à un timbre ductile qui, au frottement du texte, donne à penser. C’est dans le lied que le chanteur est à son meilleur, c’est là que son art, prenant de noblesse, de vérité, d’humanité, mène imperceptiblement l’auditeur vers des sommets d’émotion. Un mot, ou plutôt deux, sur les différents pianistes qui l’accompagnent, lesquels communient étroitement avec le chanteur, donnant au piano la présence que lui conféraient les compositeurs dans la perspective d’un dialogue des plus intimistes.

Dommage que certains highlights du répertoire concertant de Fernand Koenig, tel que le rôle – émouvant entre tous – de Jésus dans la Passion selon saint Matthieu BWV 244, un rôle qu’il a incarné à 67 reprises (!), ne figure pas dans cette anthologie. En revanche, cette compilation fait une place de choix (CD 4) à l’autre rôle phare de son répertoire : celui de baryton solo dans Carmina Burana, œuvre fétiche où il a brillé – qui dit mieux ? – 115 fois (c’est dire son attachement à cette cantate scénique), et où le « grain » de sa voix, son relief, son étendue, sa vibration pliée à la ligne de chant (et non l’inverse, comme souvent), la plénitude de l’étoffe vocale, la clarté de la diction font tout bonnement merveille. Mon Dieu, que la voix de Koenig est belle ! Voilà, en effet, que Carl Orff lui inspire une variété de couleurs, un art accompli de faire vivre les mots, une aristocratie de l’émission vocale, une intelligence de la ligne stylistique, une émotion « virile », non encombrée de circonvolutions maniérées, qui forcent l’admiration.

Et quand bien même l’Orchestre RTL ne compte pas parmi les phalanges les plus huppées, son chef de l’époque, Leopold Hager, savait heureusement le faire travailler en lui enseignant un répertoire nouveau pour lui, tout en étant mû par le souci non seulement d’accompagner les solistes vocaux en leur tapissant un écrin de velours mais de faire de l’orchestre un protagoniste à part entière. Que le chanteur n’était pas du genre à bouder la musique de son temps, c’est ce qu’il a prouvé en interprétant la Passion selon saint Luc de Penderecki, une mise en scène de la mort du Christ dont la criante modernité et la noirceur exigent des solistes des prouesses vocales hors du commun, prouesses dont – hélas – aucun enregistrement n’a gardé le souvenir.

Par ailleurs, en chantant avec une conviction exemplaire des lieder de Lou Koster, Norbert Stelmes, René Mertzig, Norbert Hoffmann et Edmond Cigrang (CD 2), Fernand Koenig prouve qu’il n’était pas non plus du genre à snober les œuvres de ses compatriotes. Pas plus qu’il n’a toisé la chanson populaire sans prétention (CD 1), un répertoire où le « caméléonesque » interprète excelle avec un égal bonheur. Enfin – et cela tient du miracle –, si l’on compare les gravures datant des jeunes années d’un baryton encore stupéfiant de fraîcheur vocale avec celles datant de l’âge où d’aucuns songent à rédiger leurs mémoires, force est de constater que l’âge affecte peu le timbre de cette voix, si généreuse, si chaleureuse, et qu’il n’affecte pas du tout une sensibilité simplement débordante.

Constitué d’enregistrements inédits issus des archives sonores CNA/CLT-UFA qui perpétuent le souvenir des interprétations données par Fernand Koenig entre 1952 et 1989, enregistrements tous re-mastérisés dans les studios du CNA, le présent coffret a évidemment son essentielle et toute première raison d’être dans la préservation du patrimoine national. C’est dans cette conservation que ce coffret satisfait à sa plus noble mission, en ce qu’il apporte l’un des plus éloquents témoignages de l’art d’un véritable maestro della voce autochtone, un maître dont la qualité des prestations – qui plus est, dans des registres et répertoires variés – justifie pleinement le passage à la postérité. Ne fût-ce que pour maintenir en vie l’héritage d’un artiste de cette trempe, parangon de longévité, de probité, de respect du chant, on se devait donc d’éditer cette somme – que dis-je ? – ce plus précieux des florilèges, ce plus réconfortant des élixirs, ce plus inestimable des trésors, que l’on ne peut accueillir qu’avec chaleur. Nul doute que ce coffret de luxe, qui mérite les plus vifs éloges, mérite aussi de figurer dans toutes les discothèques. Il tentera d’autant plus d’acquéreurs qu’il leur est proposé à un prix modique défiant toute concurrence (17,90 euros).

Enregistrements CNA/CLT-UFA (1952-1989). Mastering : Philippe Mergen. Booklet en allemand, signé Loll Weber, comprenant notamment une notice biographique du chanteur ainsi qu’une interview de Madame Lydia Koenig ; informations : www.cna.public.lu.
José Voss
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