Archives nationales à Belval

Chronique d'une mort annoncée

d'Lëtzebuerger Land du 17.08.2006

Ce jour-là, c'était il y a un an et demi, début 2005, Paul Bretz et son équipe se présentèrent avec les plans actualisés ainsi que les bordereaux pour les appels d'offres dans les bureaux du Fonds Belval pour une réunion convoquée par le directeur de l'établissement public chargé, par la loi du 25 juillet 2002, de la réalisation des infrastructures publiques sur le site de Belval-Ouest. Alex Fixmer leur avait expressément demandé de faire vite pour que le projet avance. «Mais quand nous sommes arrivés, il nous a dit que ce n'était plus la peine, que nous pouvions rentrer chez nous,» se souvient l'architecte Paul Bretz aujourd'hui, un peu amer. Impossible depuis lors de savoir quel sera l'avenir du projet de construction pour de nouvelles Archives nationales. Une lettre demandant d'en savoir plus que Paul Bretz a adressée au ministre des Travaux publics, Claude Wiseler (CSV), et à celui de la Culture, François Biltgen (CSV), est restée sans réponse. Alors, comme tous les observateurs intéressés, l'architecte est obligé de suivre les rumeurs et les bribes d'informations qui filtrent par-ci, par-là. Pourtant, son bureau et celui des ingénieurs avec lesquels il travaille, avaient embauché chacun six personnes qui se consacraient exclusivement à ce projet – faut-il les licencier ou est-ce qu'il vaut la peine de les garder?

Tentative de reconstitution L'histoire de la politique culturelle du Luxembourg retiendra qu'à la fin du XXe siècle, après maints ministres qui avaient géré «les affaires culturelles » à côté d'autres portefeuilles considérés comme plus importants, il y eut une femme qui s'y consacrait corps et âme, et  qui, après l'inventaire des manques et lacunes en infrastructures culturelles relevé bien malgré le gouvernement en 1995, et grâce aux années 1990 florissantes côté finances publiques, s'attela à un ambitieux programmes de construction. Or, si le Mudam, la Philharmonie, le Centre culturel de rencontres Neumünster ou encore la Rockhal purent être terminés et d'autres projets, comme le nouveau bâtiment pour le CNA à Dudelange assez bien avancés pour ne plus être compromis, le deuxième mandat d'Erna Hennicot-Schoepges (CSV) n'avait pas été suffisant pour achever aussi les deux derniers grands chantiers culturels, la nouvelle Bibliothèque nationale (BNL) au Kirchberg et les Archives nationales (ANL) à Esch. Après elle, les financiers reprirent les rênes du pouvoir, Jean-Claude Juncker (CSV), Premier ministre et ministre des Finances, et Luc Frieden (CSV), ministre du Budget, paniqués par un recul de la croissance économique, prescrivirent une cure d'austérité au pays. Comme si la BNL et l'ANL avaient raté un slot, une fenêtre qui leur aurait permis de décoller. Et comme en aviation, on ne sait pas exactement quand le prochain slot va s'ouvrir. Pourtant, tout s'était annoncé merveilleusement bien. Erna Hennicot-Schoepges avait même déposé un projet de loi – n° 5349, «relatif à la construction d'un nouveau bâtiment pour les Archives nationales sur la friche industrielle de Belval-Ouest» – le 7 juin 2004, six jours très exactement avant les élections législatives et européennes, après lesquelles elle fut envoyée par son parti au Parlement européen. À la vitesse grand V, un mois et neuf jours plus tard, le Conseil d'État avait lui aussi marqué son accord, «nonobstant le coût très élevé du projet (84,2 millions d'euros, ndlr.) et l'importance de ses frais de fonctionnement annuels». Dans l'accord de coalition CSV/LSAP d'août 2004, l'on peut lire: «Un réseau performant d'infrastructures culturelles est en train d'être mis en place (...) Dans ce contexte, le Gou-vernement poursuivra les travaux de construction ou de réhabilitation, [dont celui] des Archives nationales à Esch/Belval». Car pour le projet de construction des Archives, tout s'était passé dans des conditions idéales. La nouvelle infrastructure était prévue dès le début des travaux d'urbanisation de la friche de Belval-Ouest, au début des années 2000, comme étant un des joyaux de la Cité des sciences qui devait constituer le cœur de cette ville nouvelle et afficher la volonté d'y investir du gouvernement CSV/DP. Belval-Ouest était alors la «priorité des priorités» politique, modèle d'aménagement du territoire compatible IVL, exemple de la professionnalisation de la politique d'urbanisation et d'architecture, de procédures de travaux publics et symbole de la modernisation du pays et de son économie à l'ère post-industrielle. Alors que le bâtiment de la Rockhal avait été attribué au bureau eschois Beng sans concours, les Archives nationales allaient être le premier grand projet du Fonds Belval pour lequel allait être lancé un concours international d'architectes. «Ce choix est motivé par le souci de garantir une qualité exemplaire de l'architecture grâce à la concurrence des talents, des idées et des compétences,» écrit le Fonds Belval dans une brochure consacrée au concours. Un appel de candidature fut lancé dans le Journal officiel de l'Union européenne ; au 28 février 2002, 73 bureaux d'architectes de neuf pays ont soumis des dossiers, le jury en a retenu douze, qui ont réalisé leurs maquettes pour le 11 juillet 2003. Le 23 juillet 2003, le président du jury, l'architecte français Dominique Perrault – auteur de la Grande bibliothèque François Mitterrand à Paris – retint le projet de Paul Bretz, un bureau luxembourgeois!, grâce à son «ensemble très uni entre urbanisme et architecture». «Le projet de Paul Bretz offrait une architecture de bâtiment public très présente tout en développant un espace public prolongeant l'édifice,» écrivait-il.

style="font-family: helvetica,arial,sans-serif;"[gt] style="font-family: b frutiger bold;"[gt]Esthétique rigoureuse Paul Bretz est tout le contraire d'un architecte baroque, à mille lieues des fioritures et des ornements. «L'architecture moderne, contrairement à celles du passé, n'a pas besoin de rhétorique, énonce-t-il sa philosophie sur son site Internet. Elle existe telle quelle. Elle est mathématique, structurelle et rationnelle. Elle ne symbolise rien. Sa beauté est engendrée par la proportion équilibrée des volumes, par le dynamisme de la composition et par la modulation des espaces par la lumière.» Son projet pour les Archives nationales correspond à cent pour cent à cette philosophie: discret, horizontal (180 mètres de longueur), le bâtiment se tapissait devant les hauts-fourneaux au lieu de les concurrencer. En fait, il s'agissait de deux bâtiments, un premier en verre et en acier abritant les espaces publics: bureaux, ateliers, salles de lecture et accueil du public, cafétéria etc. Le deuxième, en béton vu brut, monolithique, plus haut et qui enveloppait le premier avec son toit, devait accueillir les archives sur dix étages, dans de simples compartiments en béton. Ce bâtiment devait être, selon Paul Bretz, «complètement clos, donnant l'aspect d'une chambre blindée abritant un trésor précieux.» Dans ces blocs, des conditions idéales de stockage – hygrométrie, lumière, climat constant etc devaient pouvoir être atteintes.

Urgence Car s'il y a bien une raison de construire un nouveau bâtiment pour les Archives nationales, c'est qu'il y a péril en la demeure au plateau du Saint-Esprit. Dans les anciens bâtiments de l'hôpital de la forteresse fédérale construit en 1866, qui abrite l'institut culturel de l'État depuis 1968, la vingtaine de personnes des Archives nationales passe son temps à déménager de provisoire en provisoire et à répondre aux urgences et aux accidents causés avant tout par le chantier voisin de la Cité judiciaire. « Nos documents, dont certains remontent au huitième siècle, ne supportent pas d'être déplacés sans cesse, » explique Josée Kirps. L'historienne, ancienne responsable des arts plastiques au ministère de la Culture, a repris la direction des Archives nationales des mains de Cornel Meder fin 2003, lorsque celui-ci partit à la retraite. À l'époque, elle se réjouissait de pouvoir préparer le déménagement à Esch-Belval. Mais, après une année de discussions qu'elle juge très fructueuses, avec l'architecte Paul Bretz pour adapter le projet aux besoins réels des Ar-chives, elle négocie depuis lors avec les instances publiques pour essayer de trouver des solutions provisoires aux urgences du stockage. Ainsi, le nouveau gouvernement CSV/LSAP ne rêvant plus que de «société du savoir» et de «processus de Lisbonne» – qui, pour lui, doit entre autres se matérialiser par la réalisation du projet de l'université –, on demanda d'abord à Josée Kirps de mettre à disposition les réserves d'espaces de stockage inutilisés – ses capacités étaient prévues sur trente ans –, pour abriter une bibliothèque universitaire. Après ses réserves initiales – le stockage n'ayant rien à voir avec la circulation du public, il n'y avait par exemple pas de fenêtres dans ces espaces – , l'architecte avait trouvé une solution pour concilier les deux fonctions, insistant toutefois sur le provisoire de cette solution. Mais Josée Kirps resta réticente. Puis, en un deuxième temps, le ministère des Travaux publics proposa une construction en plusieurs étapes, avec des réserves suffisantes pour les stocks actuels lors d'une première tranche, mais extensible par deux fois. Or, c'était mal connaître le bâtiment conçu par Paul Bretz, qui était justement un bloc monolithique, impossible à saucissonner. «Justement, toute l'intelligence du maître de l'ouvrage avait été de vouloir construire des surfaces suffisantes pour trente ans en un bloc » estime l'architecte. Depuis cette évidence, le projet semble mort d'une belle mort.

«Non. Pas mort,» répond pourtant Maryse Scholtes, coordinatrice générale du ministère des Travaux publics. Certes, dit-elle, le projet a fait les frais de la nouvelle politique de restrictions budgétaires, et qu'en un premier temps, il a dû être repoussé, le ministère des Finances demandant désormais qu'il soit réduit dans son envergure et remplacé par un bâtiment «moins représentatif, plus fonctionnel». Un reproche que Paul Bretz n'accepte en aucun cas: «80 pour cent du bâtiment sont réservés au stockage, où il n'y a aucun luxe,» estime-t-il, et de calculer qu'il se situait à un prix de moins de 300 euros par mètre cube, alors que la moyenne des constructions étatiques se situerait aux alentours de 400 euros. «J'insiste sur le fait que nous avons seulement remis à plus tard la construction de nouveaux bâtiments pour les Archives,» poursuit Maryse Scholtes. Selon les derniers plans du ministère, le bâtiment serait bien prévu à Esch-Belval, «et il sera construit par le même architecte», mais son implantation exacte doit être repensée dans le cadre du concours d'architectes en cours pour l'Université du Luxembourg. Les bureaux internationaux qui y participent doivent proposer une meilleure organisation urbanistique de la terrasse des hauts-fourneaux, comprenant les volumes des bâtiments universitaires, mais aussi les emprises pour toutes les fonctions adjacentes, comme la bibliothèque universitaire, et donc, par la même occasion, des Archives nationales. Le ministère regrette que le programme de construction de l'Université ne soit pas encore assez clair – combien d'étudiants jusqu'à quand dans quelles facultés? quel développement? Pour les Archives, aucun nouvel échéancier n'est prévu, tout reste assez vague, elles n'ont décidément pas de lobby. «Moi, tout ce que je veux, c'est qu'on avance au plus vite,» demande Josée Kirps, qui se montre extrêmement coopérative et est prête à accepter la construction d'un bâtiment en trois phases. Mais d'ici-là, elle jongle avec les imprévus et les urgences. Ainsi, depuis la construction du parking du Saint-Esprit, les Archives occupent des espaces de stockage dans ce même parking et disposaient pour cela d'un couloir souterrain pour y aller. Or, depuis le chantier de la Cité judiciaire, le couloir est condamné, quand le magasinier va chercher des documents fragiles, il est obligé de traverser une partie du chantier par tous les temps avec son chariot. En plus, les stocks augmentant de 2,5 kilomètres par an, les deux étages du parking seront pleins l'année prochaine déjà. Les fuites et infiltrations d'eau, pannes d'électricité, déménagements et autres changements climatiques occasionnés par le chantier voisin ont déjà atteint les collections des Archives nationales, formant champignons et autres dégâts. En plus, des réserves de 30 kilomètres et des ateliers abrités dans des immeubles loués à la Poste dans un bâtiment dans le quartier de la gare sont compromis, comme l'entreprise des P[&]T restructure aussi son parc immobilier et projette de démolir ce bâtiment pour en construire un nouveau à la place.

Ironie du sort Parallèlement aux urgences causées par le grand chantier de la Justice, les Archives nationales reçoivent actuellement une quantité exponentielle de documents de la part de cette même Justice, qui est visiblement en train de ranger et de préparer le déménagement. Le ministre de la Justice, Luc Frieden, qui est en même temps responsable du budget, aurait déjà assuré que les services judiciaires n'ont pas immédiatement besoin des actuels bâtiments des ANL, que les Archives pourraient donc y rester en attendant les nouvelles infrastructures. Mais, bien que très positive et ne voulant pas se donner vaincue, Josée Kirps frissonne déjà: si l'accès aux archives est réglée par un règlement grand-ducal de janvier 2001 – les fonds deviennent publics après trente, cinquante ou 150 ans, selon la source et le contenu –, le ministère de la Culture est en train d'élaborer un projet de loi devant aussi régler le dépôt d'archives. Actuellement, seuls notaires ont l'obligation de déposer leurs archives, certains ministères et administrations, les juridictions, l'Armée, la Police... le font de leur plein gré. Ce projet de loi règlerait enfin l'obligation de dépôt, qui est actuellement un grand vide dans l'avancement vers cette véritable culture archivistique qui manque si cruellement au Luxembourg. Mais cela ferait encore une fois exploser leurs stocks. Déjà maintenant, des privés et des administrations les appellent quand ils rangent: «soit vous venez chercher ces archives, soit nous jetons tout». Alors il faut inventorier, classifier, et pour cela, le personnel manque. Le projet de loi avait prévu, dans sa toute dernière phrase, «36 agents de renforcement» pour pouvoir assurer l'ambitieux programme eschois. C'est aussi cela, la « société du savoir»: une approche professionnelle de la sauvegarde et de la valorisation du patrimoine intellectuel du pays.

 

josée hansen
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