Le paradoxe du travail des femmes dans le monde

Mieux formées, moins actives

d'Lëtzebuerger Land du 01.05.2015

Alors que la période des examens approche, et que 5 400 élèves luxembourgeois se prêtent en ce moment aux tests de la sixième étude PISA, des chiffres très encourageants ont été publiés par l’OCDE sur l’éducation des filles. Jusque dans les années 90, les filles, qui représentent la moitié des jeunes dans chaque tranche d’âge, étaient défavorisées dans leur accès à l’enseignement supérieur de sorte que, même dans les 34 pays membres, réputés être les plus évolués, elles ne constituaient en 1985 que 46 pour cent des effectifs d’étudiants. La tendance s’est ensuite inversée avec, vingt ans plus tard, en 2005, une moyenne de 55 pour cent d’étudiantes. L’OCDE considère que, si les choses continuent selon les tendances passées, d’ici dix ans la part des filles atteindrait un peu plus de 58 pour cent. Autre bonne nouvelle : elles réussissent mieux que les garçons, puisqu’au sein d’une classe d’âge donnée, elles sont bien plus nombreuses à être titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur : 46,6 pour cent contre 31 pour cent

Malheureusement, un rapport de la Banque Mondiale publié en 2014 donnait une autre tonalité, en révélant que la participation des femmes à la population active dans le monde avait baissé depuis 1990, passant de 57 pour cent à 55 pour cent Une diminution qui paraît modeste, d’autant qu’elle n’a rien de général car les chiffres varient énormément selon les zones géographiques et l’environnement culturel. Mais elle révèle un phénomène préoccupant.

Le document de la Banque Mondiale, intitulé « Gender at work » montre que l’exclusion économique frappe particulièrement les femmes en Inde, dans les pays du Maghreb et au Proche-Orient, où le « taux d’activité féminin » ne dépasse pas trente pour cent, et tend à baisser, contre au moins 75 pour cent chez les hommes alors même qu’elles possèdent les qualifications nécessaires. Le cas de la Tunisie est flagrant. En 2014 dans ce pays où soixante pour cent des femmes ont fait des études secondaires ou supérieures, leur taux d’activité n’atteint pas les vingt pour cent, trois fois moins que celui des hommes avec un niveau d’études comparable. Les données de l’Inde (1,3 milliards d’habitants) où l’emploi des femmes reste limité pour des raisons essentiellement culturelles, tirent la moyenne mondiale vers le bas, mais ce constat ne doit pas forcément rassurer.

Dans les pays d’Europe, où plus de la moitié des femmes de plus de quinze ans sont actives (sauf en Italie, quarante pour cent à peine) on remarque que la proportion dépasse rarement soixante pour cent , un chiffre inférieur à ce que l’on rencontre dans un grand nombre de pays africains, au Vietnam ou au Brésil ! On sait également que dans les pays avancés les femmes travaillent moins souvent à temps plein : en France, où un emploi sur cinq est à temps partiel, plus de 80 pour cent de ces postes sont occupés par des femmes !

D’autre part les chiffres moyens cachent d’importantes disparités selon l’âge, à cause de la maternité : en quittant le marché du travail, même pour des périodes de six à neuf mois seulement pour s’occuper de leur enfant, les femmes contribuent à faire chuter le taux de participation à la vie active, non seulement à ce moment précis, mais également par la suite car la reprise d’emploi est plus faible après la grossesse, et aussi plus longue : si en Suède les femmes retrouvent un travail en moyenne trois ans après leur période de congé, il leur faut attendre cinq ans en France.

La conséquence de ces ruptures dans l’activité des femmes se retrouve dans la progression des carrières (dans certains métiers, un congé de maternité équivaut à un véritable suicide professionnel) et naturellement dans les écarts de salaires. Dans la plupart des pays développés (hors Scandinavie) les femmes gagnent de vingt à 25 pour cent moins que les hommes, avec une pointe à quarante pour cent au Japon. Au niveau mondial, la question-clé est de savoir comment mieux mobiliser le potentiel productif des femmes, qui selon l’OIT n’est utilisé qu’à la moitié de ses possibilités aujourd’hui, alors que celui des hommes est exploité à près de 80 pour cent

Un grand nombre d’études attestent que la réduction des disparités entre hommes et femmes pourrait avoir des répercussions substantielles sur le développement économique en général, avec en priorité la lutte contre la pauvreté, mais aussi sur toute la vie sociale. Ainsi en Amérique latine et dans les Caraïbes, la participation des femmes à la vie active a progressé d’un tiers depuis 1990. Sans leur contribution, qui a permis l’augmentation de leurs revenus et l’accès à une pension de retraite, le nombre de personnes frappées d’extrême pauvreté aurait été de trente pour cent plus élevé en 2010. De son côté, la banque Goldman Sachs a établi que dans les pays émergents la réduction des inégalités hommes-femmes dans l’emploi pourrait relever le revenu par habitant de quatorze pour cent d’ici 2020.

Il reste que, en dehors du facteur religieux qui est à l’œuvre dans de nombreux pays (le taux d’activité féminin plafonne à seize pour cent en Iran, en Irak, en Afghanistan et en Algérie) il faut surmonter « la persistance de normes sociales qui limitent les choix des femmes » selon Jeni Klugman, directrice du secteur Genre et développement au sein du Groupe de la Banque mondiale. Près de quatre personnes sur dix dans le monde s’accordent à dire que, lorsque les emplois sont rares, les hommes ont davantage de légitimité à les occuper que les femmes. Cette opinion est émise par une personne sur deux dans les pays les moins avancés, parmi lesquels quarante-deux ont fait état d’écarts supérieurs à dix pour cent entre le taux de scolarisation des filles en cycle secondaire et celui des garçons et où une fille sur trois est mariée avant d’avoir 18 ans.

Ces normes sociales ont une traduction juridique : selon l’Organisation Internationale du Travail, 128 pays possèdent au moins une loi discriminatoire en matière d’égalité hommes-femmes, ce qui signifie qu’hommes et femmes ne peuvent pas évoluer dans les mêmes conditions au sein du monde du travail. Dans 54 pays, les femmes sont confrontées à au moins cinq lois restrictives qui entravent leur accès aux institutions, à la propriété, au crédit et à l’emploi. Dans quinze pays, les femmes ont toujours besoin de l’autorisation de leur mari pour pouvoir travailler.

Le rapport Gender at Work préconise des mesures audacieuses et novatrices pour permettre aux femmes de participer à l’économie sur un pied d’égalité. Selon lui, les pouvoirs publics doivent prendre des mesures qui couvrent toute la vie des femmes, car actuellement trop d’interventions se concentrent seulement sur leur période d’activité productive des femmes, et du coup commencent trop tard et s’arrêtent trop tôt.

Or, si ces mesures, dans l’esprit des rédacteurs du rapport, concernent surtout les pays en développement, elles s’appliquent aussi fort bien aux plus avancés. Considérant ainsi que les discriminations à l’encontre des femmes débutent dès l’enfance, parfois de manière insidieuse, rendant ensuite plus difficile et coûteux de remédier aux inégalités, le rapport insiste sur la mise en place d’incitations pour que les filles fréquentent l’école et qu’elles suivent des parcours identiques à ceux des garçons. Or en Europe si le niveau de scolarisation des filles est très satisfaisant, leur orientation est plus discutable (lire encadré).

À l’autre bout de l’échelle, les auteurs estiment nécessaire de promouvoir une meilleure insertion sociale pour les femmes âgées, en faisant en sorte qu’elles puissent travailler davantage et que leurs pensions soient revalorisées. Une préoccupation particulièrement vive au sein des pays de l’OCDE : dans une étude publiée le 25 mars dernier, qui porte sur 25 pays membres (Europe et États-Unis) l’organisation montre que, comme les femmes partent plus tôt en retraite et que leurs carrières sont moins linéaires, les inégalités dans les pensions sont encore plus flagrantes que celles qui touchent revenus d’activité : l’écart au détriment des femmes atteint 28 pour cent en moyenne, les plus mauvais élèves étant l’Allemagne, les Pays-Bas et… le Luxembourg, avec 40 à 45 pour cent de moins !

Georges Canto
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