La scène de l’art grecque après huit ans de crise violente et un an avant la Documenta

Figures du musée en Grèce

d'Lëtzebuerger Land du 20.05.2016

Musée. C’est le lieu, l’établissement où est conservée, exposée, mise en valeur une collection d’œuvres d’art, d’objets d’intérêt culturel, scientifique ou technique. Le mot musée provient du mot grec « mouseion ». En Grèce antique, ce terme désignait un établissement dédié aux arts et au sein duquel avaient lieu des activités relatives à la musique, la poésie et la philosophie. Le « mouseion » tient par ailleurs son nom du fait qu’il est sous la protection des neuf muses, divinités des arts et des sciences. À une époque où les subventions, conseils d’administrations, accords de prêt et relations des musées avec le marché de l’art jouent un rôle prépondérant aussi bien dans la définition (le choix) de ce qui est montré que dans les divers discours qui encadrent et donnent sens à ces choix artistiques ; la question des nouvelles missions pour les musées ne peut en effet se poser que dans le cadre qui est défini par leur origine historique, autrement dit les sources fondatrices de l’existence même des musées.

Arts et philosophie. Tel est donc le contenu d’un musée. Ses activités ont ainsi pour objectif de développer les arts et les idées, de les protéger. Or, quels sont les arts et les idées à développer et à protéger ? Et quels sont les moyens dont disposent les musées pour ce faire ? Étant donné que le mot musée est grec et étant donné également le fait que la Documenta – l’exposition internationale d’art contemporain la plus importante, celle qui tous les cinq ans définit donc les hiérarchies de ce qui est « art » ou pas – s’invite hors Kassel et ira pour sa prochaine édition (n°14) à Athènes en 2017 avec pour titre En apprenant d’Athènes, cet article propose une plongée, un an avant l’événement et le « buzz » médiatique, dans la situation de l’art en Grèce actuelle.

La Documenta à Athènes : Quelle Athènes ? Quel est le rôle – et quelle la situation – des musées dans la Grèce de 2016 ? Après huit ans de crise totale et de restrictions budgétaires de plus en plus sévères, et après presque deux ans de passage difficile et douloureux de tous les refugiés qui viennent en Europe par le pays ; l’intérêt soudain du monde de l’art international pour la Grèce interpelle. Deux des artistes les plus connus, reconnus et « chers » du monde de l’art international ont déjà pris leurs quartiers à Athènes : Marina Abramovic avec le projet As One qui a eu lieu du 10 mars au 24 avril 2016 au Musée Benaki et Ai Weiwei du 20 Mai au 30 octobre au Musée d’art cycladique. Est-ce que « l’art » vient en Grèce « par solidarité » ou parce que nous sommes en plein « buzz » médiatique tant par la mode de la crise, le passage des réfugiés que par l’attente de la Documenta 14 ? Est-ce que la Documenta a pour objectif d’investir dans l’art grec, de soutenir les forces créatives du pays ? Et si oui, lesquelles et comment ? Alors que les questions concernant les effets de la grande exposition internationale sur la petite scène locale ne pourront être évoquées qu’au moment venu, les présupposées de cette Documenta, ainsi que la situation actuelle peuvent déjà être questionnés. En apprenant d’Athènes, le titre donné à l’exposition par son Directeur Artistique Adam Szymczyk présume du fait qu’il y aurait en Grèce un « art de la crise » et des idées (ou de l’inspiration) nées de cette crise. Or, n’est-ce pas trop tôt, alors que nous sommes encore en pleine décadence du pays, pour formuler une telle conclusion ?

Décadence grecque – et inspiration ? Supposition – faite dans l’espoir qu’elle soit erronée : Tant que la décadence et l’« espoir » à la grecque « buzzent », les stars viendront, s’inspireront de la décadence, puis partiront vendre leur travail dans les pays où le marché – de l’art – n’a pas encore complètement dégringolé. Ce qui est certain, c’est que l’histoire récente de la Grèce – dans sa dialectique éternelle avec son histoire antique – ne cesse d’inspirer.

Retour à la réalité. Deux cas de figure très différents et représentatifs de la situation artistique actuelle en Grèce vont être présentés dans les lignes qui suivent : un projet qui a dû couter un prix à six (voir sept) chiffres, et une proposition de ce qui constituerait à la fois l’esthétique de la crise et une archéologie avant son heure du quotidien grec depuis huit ans. Le marché de l’art grec est en stagnation depuis plusieurs années, les musées fonctionnent au ralenti, et pourtant les actions artistiques et projets fleurissent en Grèce mais d’une manière insolite pour le monde occidental actuel : l’underground. Le sans budget, le collectif, étant la seule manière de faire et parce qu’en période de crise agir devient un besoin vital : l’art en Grèce devient underground. Une expression artistique puissante s’organise en effet depuis huit ans dans tout le pays et à Athènes dans le quartier d’Exarchia précisément, et ceci de manière illégale, hors toute institution muséale ou culturelle et hors marché de l’art : le graffiti. L’hypothèse sur laquelle est construit ce texte est la suivante : ce que la Documenta vient chercher en Grèce, ce « musée de la crise », existe déjà, dans les rues du pays, et se développe dans l’espace public de manière anarchique et spontanée comme un « carnet intime et public ».

Cela se fait en raison de la rage et de la politisation du peuple grec mais aussi parce que d’une part le marché de l’art local est bloqué (comme tout dans le pays) et de l’autre parce que les institutions étatiques, à court d’argent et de moyens, ne font presque plus rien. Les musées, festivals et autres grands projets subventionnés qui ont vu leur financement drastiquement diminuer, annulent ou périodisent leurs activités, ils payent à peine leurs employés, et, ils ferment (tel le Musée d’art contemporain de Macédoine à Thessalonique qui est fermé depuis plus d’un an, ou la Biennale de Thessalonique en 2015, dont le fonctionnement a surtout été assuré par le travail de volontaires). Face à cette grave crise du domaine public, reste le privé, les fondations de grands entrepreneurs et collectionneurs qui ont les moyens. Ces fondations, sont pour ce qui concerne l’art contemporain, quatre : Neon, qui appartient au grand entrepreneur et collectionneur grec Dimitris Daskalopoulos, Deste, la fondation de Dakis Ioannou, autre grand collectionneur, la fondation Niarchos qui ouvrira ses portes en été et le Centre culturel Onassis.

Nous avons donc à faire à une scène artistique où le domaine public n’a pratiquement pas les moyens de son avis et où le privé décide des événements culturels majeurs du pays. Les seuls autres cas de figure sont les projets financés par des fondations étrangères à la Grèce ou sinon la spontanéité anarchique de la rue. Tel est le paysage actuel en Grèce.

As One, Neon+MAI. Le projet As One, a été organisé en collaboration par le MAI (Marina Abramovic Institute) et Neon. Neon a financé la totalité du projet. Prenons d’abord les chiffres : 162 personnes ont travaillé pour As One, 148 on eu des contrats à durée déterminée avec Neon pour la durée du projet, 24 artistes grecs et cinq internationaux ont été choisis par les équipes du MAI pour l’« exposition », 21 conférences et treize workshops ont été organisées par le « Lab » du projet et 50 000 personnes ont visité As One en seulement six semaines ! Le projet, conçu comme un projet collectif (d’où son titre) a été « offert » à Athènes par Neon : l’entrée était gratuite pour tous, les horaires du musée Benaki étendus (de tôt le matin à tard le soir, presque tous les jours).

Or, Athènes ne dispose pas de 50 000 personnes intéressées à la performance et pourtant cela a fonctionné. As One a présenté neuf performances de longue durée (pendant toute la durée de l’événement, tous les jours et toutes les heures d’ouverture neuf artistes réalisaient des performances de longue durée) ; une quinzaine de performances qui ont duré de quelques heures à une semaine et présentait également la Méthode Abramovic. La Méthode, espace de réelle interaction entre le public et ce qu’il y a à voir a été le grand succès du projet. Il ne fallait pas être spécialiste de l’art pour pouvoir venir, mettre des écouteurs qui bloquaient le son et faire des exercices que Marina Abramovic réalise dans son quotidien afin de se concentrer tels que : séparer des grains de riz de lentilles, puis les compter ; marcher en slow motion ; regarder un étranger dans les yeux aussi longtemps que l’âme le supporte, dormir en public, etc. Le temps s’arrêtait dans le Musée Benaki qui était rempli tous les jours les personnes éteignaient leurs téléphones mobiles pour être présentes dans le présent, avec les autres, as one effectivement, de manière à communiquer, autrement. Cette figure du musée en pleine crise, pour critiquable qu’elle puisse être à plusieurs égards, a effectivement été une figure du musée vivant, ouvert à tous et qui a effectivement attiré le public car il était impliqué et même nécessaire à la réalisation des « œuvres »-performances et exercices. Réel succès, grand public certes, mais sincère dans sa proposition et dont les objectifs ont par ailleurs été atteints : éducation, réflexion, contemplation et interaction.

La liberté de la rue. Quand le domaine culturel public est sclérosé et que le reste des événements dépend des grandes fondations privées qui doivent juger et valider la raison d’existence de toute idée, quand le pays est en crise et qu’il n’y a plus d’argent public pour l’art, quand la démocratie est constamment remise en question et quand les fondements sur lesquels une société a été construite s’effondrent, il y a rage. Cette rage, qui est partagée par toutes les classes sociales et tous les âges, a éclaté en 2008 quand un policier tua Alexis Grigoropoulos, jeune manifestant de seize ans dans le quartier d’Exarchia à Athènes. Depuis, ce quartier central de la ville déjà libertaire à l’époque, a été recouvert de graffitis et de slogans. Il ne reste pas un mur blanc : « ça suffit », « l’action remplace les larmes », « heure zéro », « philosophie dans les rues » et autres slogans et phrases politiques, érotiques, humoristiques et philosophiques recouvrent chaque jour chaque mur en exprimant les rêves, les espoirs fragiles, et les questionnements d’un quartier, d’une ville et d’un pays qui depuis huit ans vivent dans des conditions de violence socioéconomique, humaine et politique sans précédent. La presse internationale, dont le New York Times, ont ainsi qualifié Athènes de capitale mondiale du graffiti. En effet, s’il y a une esthétique de la crise grecque et une nouvelle figure du musée en Grèce actuelle, ce sont les rues, l’espace public qui sont remplis de mots, de rage et de rêves citoyens, tels des carnets à la fois intimes et publics. Réponse peut-être avant son heure à la Documenta et à l’éternelle crise de l’art qui se perd dans les méandres de son marché et de son petit monde de spécialistes… La spontanéité et la nécessité de s’exprimer et de prendre publiquement position.

Sofia Eliza Bouratsis
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