Expo Aldo Rossi

La ville rêvée

d'Lëtzebuerger Land vom 20.05.2004

Producteur de dessins compulsif sinon obsessionnel, comme beaucoup de créateurs attachés à faire oeuvre, Aldo Rossi, Milanais né en 1931 et disparu en 1997, n'eut curieusement peut-être, aucun mal à léguer à son ami et théoricien de l'architecture, l'historien Heinrich Klotz, directeur également du Deutsches Architektur Museum de Francfort, un nombre important de croquis, esquisses, et gravures, des carnets de dessin et des maquettes de ses années créatrices les plus fertiles, soit de 1965 au milieu des années 1980. La Fondation de l'Architecture qui accueille, boulevard Royal, au siège de la Banque de Luxembourg, une partie de ce fonds, permet ainsi aux amateurs d'architecture, de revisiter l'oeuvre d'un de ceux qui fut, dans les années 1970 et au début des années 1980, un des théoriciens, enseignants et constructeurs à la fois les plus écoutées et controversées d'Italie. Auteur de l'ouvrage théorique L'architettura della città paru en 1966, Rossi marqua des promotions entières d'étudiants (il enseigna notamment à l'ETH de Zurich et à l'Université de Venise) quand aujourd'hui, son travail, sur le fond et quant au «rendu», semble émerger d'un monde disparu mais qu'il revendiquait comme sien: celui de la ville de la Renaissance basée sur les corps géométriques simples, en plan et dans l'espace. L'erreur de Rossi - qui ne répugnait pas cependant à sortir de son propre champ disciplinaire en «esthète», on en voudra pour preuve sa cafetière au couvercle en forme de coupole inspirée du dôme de Florence, un best-seller encore aujourd'hui d'une grande marque de design italiens et quelques quadras, se souviennent aussi avec émotion de son oeuvre éphémère, Il teatro del mundo (1979-80), flottant sur le grand Canal à Venise devant la Fenice de Palladio - fut de penser la ville comme une discipline autonome quand elle est, pour ne citer que le Vieux Continent et les États-Unis, et ce, depuis l'avènement du capitalisme au XIXe siècle, liée à l'accroissement de la circulation des biens, des marchandises et des personnes. Le travail de Rossi n'en représente pas moins un courant de pensée de la deuxième moitié du XXe siècle, l'Architecture Rationaliste, qui chercha à réhumaniser une discipline, qui, après la «terreur» exercée au sein de la profession et sur la ville par les théories fonctionnalistes de Le Corbusier et des modernistes du Bauhaus dans les années 1920 et 30 fut suivie dans les années de l'après-guerre par le stakanovisme de la reconstruction, rendu, faut-il cependant le rappeler, nécessaire du fait des dégâts immenses qu'avaient connu les villes d'Europe. Aussi comprend-on mieux le titre de l'exposition: Aldo Rossi, La recherche du bonheur. Ce n'est donc pas sans émotion, qu'à l'ère du tout informatique, on contemple des esquisses sur calque réalisées au feutre et des gravures proches quant au contenu, de Giorgio De Chirico. Mais si l'artiste a toujours été et reste libre d'inventer des villes imaginaires en se référant par exemple aux «standards académiques» et vides de tous personnages, on peut être plus sceptique en ce qui concerne la transposition dans la réalité construite de la ville et de son occupation par les hommes. On en voudra pour preuve, maquettes à l'appui, une école projetée sur le mode de la prison panoptique et un hôtel de ville où on retrouve des éléments de l'architecture monumentale du XVIIIe siècle, la sphère du célèbre cénotaphe de Newton d'Etienne-Louis Boullée. Architecte militant et contradictoire - Rossi se revendiquait aussi de l'anti-formalisme du Viennois Adolf Loos - on préférera s'attarder devant les éléments d'architecture rêvée comme cette esquisse d'une maison florentine au jardin suspendu ou son emblématique cabine de bain, inspirée de l'archétype de la maison... d'Adam au Paradis. Mais on supposera que la motivation première de la Fondation de l'Architecture est sans doute d'inciter notre Ministère de la Culture à collecter et rassembler les éléments qui documentent l'élaboration de cet art majeur. Car avant que la ville ne se bâtisse, elle se pense et s'esquisse. Ce n'est qu'ainsi que pourra s'écrire aussi, l'histoire de l'architecture luxembourgeoise du XXe siècle et d'aujourd'hui.

L'exposition Aldo Rossi, La recherche du bonheur, à la Banque de Luxembourg, 14, boulevard Royal, dure jusqu'au 11 juin prochain. Du lundi au ven-dredi de 8.30 à 16.30 heures, le samedi de 10.00 à 12.00 heures et de 14.00 à 16.00 heures, visites guidées à 15.00 heures. Rens. tél. : 42 75 55.

 

 

Marianne Brausch
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