Universités

Étudier à l’étranger : qui et pourquoi?

d'Lëtzebuerger Land du 03.02.2012

L’éducation supérieure n’échappe pas au phénomène de globalisation. La mobilité internationale des étudiants a, sur les 40 dernières décennies véritablement explosé. S’il y avait environ 700 000 étrangers étudiants dans un pays de l’OCDE autre que le leur en 1975, ce chiffre a été multiplié par plus de quatre pour atteindre 3 300 000 aujourd’hui. L’augmen[-]ta[-]tion s’est amplifiée sur la dernière décennie puisque le nombre a crû de 70 pour cent entre 2000 et 2008, soit un taux annuel moyen de neuf pour cent. Il s’agit de loin du type de flux de migration ayant connu l’augmentation la plus rapide.

Le phénomène de globalisation de l’éducation supérieure s’observe à plusieurs niveaux. Tout d’abord, chaque étudiant désireux d’obtenir un diplôme d’études supérieures se voit confronté à un choix beaucoup trop large. Il suffit pour s’en convaincre d’ouvrir les magazines internationaux actuels pour constater les multiples annonces en matière de cours et formations. La possibilité d’étudier à l’étranger a été aussi facilitée par la mise en œuvre de programmes d’harmonisation entre pays. Citons à titre d’exemple le processus d’harmonisation européenne de Bologne établissant un transfert automatique des crédits universitaires accumulés. Ceci signifie qu’à tout niveau d’études post-secondaires, un étudiant a le choix de poursuivre son éducation dans un autre établissement universitaire, qu’il soit national ou situé à l’étranger. Ainsi, l’étudiant dispose d’un très large choix de masters, formation de deuxième cycle universitaire dans une spécialisation particulière. Et les choix proposés depuis l’étranger offrent souvent la possibilité de trouver la formation correspondant le mieux à ses aspirations.

Une compétition internationale s’est progressivement installée entre universités et grandes écoles de pays différents. Le marché est en grande partie capté par les pays de l’OCDE puisque ceux-ci accueillent près de 85 pour cent des étudiants étrangers. Si les États-Unis restent la destination privilégiée (18,7 pour cent des étudiants étrangers), les autres pays développés constituent des alternatives importantes : Royaume-Uni (dix pour cent), France (7,3 pour cent), Australie (6,9 pour cent) pour ne citer que les plus populaires. Néanmoins, avec la création de partenariats, l’Asie, avec la Chine notamment, a clairement l’ambition de s’octroyer une part de ce marché.

Le phénomène de globalisation se traduit au niveau de la stratégie adoptée par chaque université. Les universités doivent tout d’abord s’adapter à la concurrence internationale si elles ne veulent pas perdre une partie de leur clientèle locale traditionnelle. Néanmoins, la possibilité d’attirer des étudiants étrangers leur offre des perspectives intéressantes.

Les raisons qui poussent les universités à attirer des étudiants étrangers sont multiples. Tout d’abord, la présence d’étudiants étrangers rehausse l’image de l’université et accroît naturellement son ouverture vers l’extérieur. Elle permet également d’augmenter les effectifs, ce qui peut s’avérer souhaitable. Ceci est notamment dû à la baisse démographique à laquelle les pays développés font face. Certaines formations peuvent en outre présenter temporairement un déficit d’intérêt de la part des étudiants nationaux. Or, la suppression de certaines formations peut être considérée comme une perte à long terme dans la mesure où elle s’accompagne d’une disparition de connaissances et d’expertise au sein de l’université. Ensuite, les étudiants étrangers constituent une ressource financière non négligeable pour les universités. Les droits d’inscription des étudiants étrangers constituent à cet égard un complément précieux. Dans nombre de pays comme par exemple au Royaume-Uni, si les droits sont plafonnés pour les étudiants nationaux, ils ne le sont pas pour les étudiants extra européens.

Enfin, les gouvernements des pays d’accueil voient également ce phénomène d’un bon œil. Bien sûr, l’éducation supérieure participe à la diffusion des valeurs culturelles et des idées d’un pays à l’étranger. C’était évident au temps des empires coloniaux, anglais et français par exemple. La raison actuelle principale est moins romantique. L’attraction d’étudiants participe en effet à une sorte d’attraction subtile des cerveaux. Une fois leur diplôme en poche, les étudiants ont en effet tendance à rester dans leur pays d’étude.

Quelques statistiques reflètent ce phénomène général. Selon l’OCDE, en Australie et au Canada, respectivement 19 et 20 pour cent des étudiants étrangers ont prolongé leur séjour pour travailler dans le pays. Ce taux monte à 27 pour cent dans le cas britannique. Aux États-Unis, 23 pour cent des visas de type économique (visas H1B) ont été octroyés en 2010 à des étudiants étrangers ayant étudié aux États-Unis. En France, plus de la moitié des permis de séjour économiques permanents ont été attribués à des étudiants terminant leur parcours dans une institution française. En fait, pour de nombreuses raisons, il est beaucoup plus facile dans de nombreux pays pour les employeurs d’engager de jeunes diplômés étrangers plutôt que d’attirer la perle rare depuis l’extérieur. En outre, la compatibilité des compétences entre la formation et le marché du travail national sera inévitablement meilleure dans le cas d’anciens étudiants. Des passerelles quasi automatiques entre Visa d’étude et Visa de travail ont ainsi été instaurées par les gouvernements de manière à faciliter l’embauche d’étudiants étrangers par les employeurs nationaux. À cet égard, la décision récente de la part du ministre de l’Intérieur français de restreindre les possibilités de séjour des étudiants est peu compréhensible d’un point de vue économique et s’inscrit en tout état de cause en porte à faux avec la tendance générale.

La recherche économique consacrée à la mobilité internationale des étudiants s’avère encore assez peu développée. Ainsi, les déterminants des choix de localisation d’étude des étudiants demeurent largement peu connus. Pour identifier ces déterminants, nous avons utilisé dans une recherche récente les fondements de la théorie migratoire ainsi que des données récentes sur la mobilité des étudiants étrangers (voir Beine, Noel, Ragot, The Determinants of International Mobility of Students, www.michelbeine.be). Quels sont les déterminants essentiels qui ressortent de cette analyse ?

Tout d’abord, il ressort que les coûts de migration des étudiants jouent un rôle non négligeable. À cet égard, la présence d’une diaspora a pour effet de diminuer ces coûts. Les migrants peuvent en effet offrir aux étudiants de leur pays une assistance, qu’elle soit financière ou non. La présence d’anciens étudiants installés dans le pays d’accueil permet alors un accès plus facile à l’information. Cet effet de réseau explique pourquoi l’on voit une importante concentration d’étudiants originaires d’un même pays dans les pays d’accueil. Ceci explique aussi le phénomène de migration en chaîne, c’est-à-dire l’arrivée par vagues successives d’étudiants d’un même pays dans un endroit particulier. À cela s’ajoute évidemment la proximité linguistique entre le pays d’origine et le pays d’étude.

Si les universités ont peu de prise sur la diaspora ou la proximité, elles peuvent en revanche agir sur d’autres déterminants essentiels. Au premier titre, apparaît la qualité de l’université. Par qualité nous entendons non seulement la qualité de l’enseignement mais aussi la valeur de la recherche produite par l’université. Celle-ci peut être mesurée par la position relative dans les classements internationaux tels que ceux de Shanghai. Face à une pléthore de possibilités, l’étudiant delta choisira en effet l’université bénéficiant d’une réputation élevée et ce parce que la nature précise du diplôme émet pour l’employeur potentiel un signal important. Mais qui dit qualité des études dit également coûts. Ces coûts peuvent être divisés en deux composantes principales : les droits d’inscription et les coûts de subsistance. Pour des étudiants venus de pays en voie de développement, les coûts annuels de subsistance sont substantiels, puisqu’ils peuvent s’élever souvent à plus de cinq fois le salaire moyen en vigueur dans le pays d’origine.

Qu’en est-il des droits d’inscription ? De manière a priori surprenante, ceux-ci n’apparaissent pas comme un déterminant essentiel. Plusieurs explications peuvent être avancées. Tout d’abord, les droits d’inscription véhiculent un signal de qualité. Des droits d’inscription élevés tels que ceux pratiqués à Harvard (près de 50 000 dollars annuels pour une année de master par exemple) signalent une éducation d’excellence et hautement valorisable sur le marché du travail.

Une université investissant dans l’excellence ne peut se permettre de maintenir des droits d’inscription bas car cela nuirait au signal envoyé à l’extérieur. Ensuite, au contraire des frais de subsistance, les droits d’inscription sont de facto souvent couverts par des bourses d’études. Ces bourses émanent du pays d’origine, du pays de destination (au titre par exemple de la coopération) ou même de l’université d’accueil (par exemple à travers l’exemption des droits d’inscription). La plupart des étudiants venant des pays en voie de développement sont en fait détenteurs d’une bourse leur permettant de couvrir ces frais. La possibilité de travailler tout en étudiant et l’octroi de logements subsidiés facilitent également la migration. Enfin, dans certains cas, le nombre d’étudiants demandeurs est tellement excédentaire par rapport au nombre de places disponibles qu’il est inutile de baisser les droits d’inscription. En termes économiques, on dira que la demande est contrainte par l’offre et que le prix ne joue plus son rôle d’ajustement de marché. Ainsi, la Harvard Buisness School ne désemplit pas, quels que soient les droits d’inscription demandés.

Les implications de cette recherche doivent être prises avec prudence. Les résultats impliquent cependant qu’une institution universitaire cherchant à devenir attractive se doit de miser sur une stratégie d’augmentation de qualité. L’aide aux étudiants étrangers par des bourses permettant de couvrir les droits ainsi que l’octroi de logement à coût modéré s’avère une stratégie plus souhaitable que celle d’un maintien de droits d’inscription à un niveau inférieur à celui prévalant dans les institutions concurrentes.

L’auteur est professeur d’économie internationale à l’Université du Luxembourg
Michel Beine
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