Cinéma

Tout sauf le naufrage

d'Lëtzebuerger Land du 04.08.2017

Ils avaient quoi ? Vingt, 25 ans tout au plus. On leur avait donné un fusil, un casque, on leur avait dit Vas ! vas là-bas ! Ils ont besoin de toi ! Ces soldats n’étaient pas de plomb, c’était 1940, c’était la Meuse, la Marne, puis les côtes. La guerre allait peut-être débarquer sur leur sol britannique. Alors, exhortés par Churchill, ils sont partis de l’autre côté et se sont retrouvés piégés, encerclés par les Allemands. Le long de la jetée, à Dunkerque, ils sont des milliers, des dizaines, des centaines de milliers, à attendre les bateaux. Du 26 mai au 3 juin, la plage de la petite ville du Nord est le théâtre d’une gigantesque évacuation. Qualifiée de fiasco militaire par Churchill, puisque les hommes ont abandonné munitions, véhicules et dignité sur la plage, cette opération miraculeuse a permis d’épargner 200 000 Anglais et 140 000 Français en comptant sur la solidarité des propriétaires d’embarcations civiles prêts à traverser la Manche. Complétant ainsi les navires et avions militaires, ces hommes et ces femmes déterminés ont pris les mêmes risques.

Cet épisode spectaculaire n’apparaissant que peu dans les manuels scolaires, l’apprentissage passe donc par le cinéma… Et Christopher Nolan est bien plus passionnant que n’importe quel prof d’histoire. Oublions Inception, Batman, Interstellar. C’est à Dunkerque que tout se joue. Sur le sable, dans l’eau, dans l’air, au milieu du feu. Et surtout, dans le regard de ces hommes jeunes, inexpérimentés pour la plupart, héros malgré eux d’un sale boulot. Dans des espaces temps qui se télescopent puisque les différents protagonistes n’ont pas la même perception de l’attente, Nolan suit d’abord Tommy (Fionn Whitehead), Gibson (Aneurin Barnard) ou encore Alex (Harry Styles), soumis aux ordres du commandant Bolton (Kenneth Branagh), qui tente de gérer les embarcations malgré des raids ennemis menaçant constamment le ciel. Et si le bout du môle apparait comme le graal, une fois en mer, le danger ne vient plus seulement d’en haut mais aussi des torpilles et des grenailles. Ce soldat apeuré et grelottant (Cilian Murphy), qui attend sur la pointe de son sous-marin le sait bien. Il est recueilli par Mister Dawson (Mark Rylance), son fils (Tom Glynn-Carney) et leur ami (Barry Keoghan), des plaisanciers partis des côtes anglaises pour leur porter secours. Le jeune marin crève de peur à l’idée de retourner vers les côtes françaises. Au-dessus de leurs têtes, les aviateurs Farrier (Tom Hardy) et Collins (Jack Lowden) tournoient et dézinguent autant qu’ils peuvent les forces allemandes. De ces hommes, on ne connaît rien, seule leur survie importe ici.

Dunkirk n’est pas un film de guerre. C’est un portrait de ceux qui l’ont faite. Alors que les historiens se querellent sur le nombre exact et la nationalité de ces hommes, Nolan les regarde. Et nous place au milieu, en immersion, dans le sable, l’eau, l’air, le feu. Pendant deux heures, on entend les balles siffler, pourtant le spectaculaire n’est pas dans l’attaque mais dans la réception : c’est l’Homme qui est au cœur du dispositif. Préférant rendre compte des sensations plutôt que des émotions, l’auteur-réalisateur économise le dialogue au profit d’une succession d’actions réalisées dans l’urgence. Avec son chef opérateur Hoyte Van Hoytema (collaborateur de Spike Jonze), il passe de plans très serrés, au plus près des personnages eux-mêmes littéralement enfermés, à de grands espaces comme cette côte meurtrie. Cette sensation d’étouffement et d’apocalypse est évidemment renforcée par la musique de Hans Zimmer, qui utilise des bruits diététiques pour mettre en place ses mélodies qui jouent encore davantage avec nos nerfs.

Christopher Nolan explique que la genèse de ce projet remonte au début de sa carrière, mais qu’il attendait d’être davantage armé pour le mener à bien. Véritable expérience sensorielle, Dunkirk est bien l’œuvre d’un cinéaste en pleine possession de ses moyens, où les prouesses techniques et logistiques se mettent au service des personnages et non l’inverse.

Marylène Andrin-Grotz
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