Cet été, c’est T-Shirt

d'Lëtzebuerger Land vom 04.08.2017

Les punis du mois d’août, condamnés à travailler alors que tous leurs compatriotes sont partis en congés, ont néanmoins leur lot de consolations. Tout d’abord, il n’est pas à exclure que les punis précités profitent de moments plus calmes pour partir, par exemple en septembre – ce qui leur permettra du même coup d’échapper à la Schueberfouer. Ensuite, ils bénéficient de trajets plus calmes pour se rendre au bureau : les routes ne sont plus encombrées que de quelques caravanes assurant la transhumance des néerlandophones vers leur quota annuel de coups de soleil. Un autre avantage, qui n’est pas forcément à négliger dans un pays où beaucoup travaillent dans des banques, des cabinets de conseil ou des institutions, est le relatif relâchement vestimentaire autorisé – ou toléré. Pendant la période où votre chef se promène en slip de bain et tongs sur le bord d’une piscine de Fuerteventura, il vous permet, tacitement au moins, de troquer le tailleur-stiletto ou le costume-cravate contre un informel jeans-T-shirt plus adapté aux chaleurs estivales qui bercent l’été grand-ducal.

Le T-shirt, au Luxembourg, c’est vraiment le symbole de l’été. Depuis que les mines ont fermé, et au fur et à mesure de la transition de l’industrie lourde vers une économie des services, il ne reste guère que les pizzaïolos et les ouvriers sur les innombrables chantiers pour arborer cet habit en toute saison. De tout temps prisé par les étudiants, pour son faible investissement de départ et sa propension à pouvoir être porté avec un minimum d’effort de repassage, le simple maillot de corps a réussi, au cours du siècle dernier, à passer du statut de sous-vêtement à celui de pièce essentielle des vestiaires des deux sexes. Les hommes modernes ne remercieront jamais assez Marlon Brando, James Dean et Michael Jackson d’avoir fait autant pour la promotion du bête T-shirt blanc. Au moment même où 90 pour cent des femmes de ménage du pays sont parties en congés, rares sont les courageux prêts à consacrer des heures de lessive, repassage et amidonnage pour jouer les Don Draper en chemise blanche impeccable. D’ailleurs, aussi bien Don Johnson dans Miami Vice que George Clooney dans les pubs Nespresso ont prouvé qu’on pouvait, à la limite, avoir l’air cool en combinant veste de costume et T-shirt.

Plus qu’un vêtement, d’ailleurs, le T-shirt est un art de vivre, un marqueur de l’époque. Les nostalgiques se rappellent les Tie and dye ou le T-shirts à message politique des années 70, puis les modèles à l’effigie de Snoopy, de Mickey ou de Star Wars dans les années 80, suivies par la mode des tailles trois fois trop grandes, avec des imprimés ridicules style LC Waïkiki ou Fido Dido dans les années 90. Les moqueurs se disent que, surtout, on a un peu progressé en termes de look, avec des coupes plus ajustées, et des graphismes plus évolués, que ce soit au niveau de la typographie ou des visuels (encore qu’on puisse rester perplexe devant les répliques de bidon d’huile Superdry ou les photos de Kate Moss faisant une moustache avec son doigt). Mais tout cela n’est qu’accessoire. La vraie raison d’être de ce vêtement, c’était, pour ceux qui l’ont oublié, que jusqu’en 2005, personne n’avait de compte Facebook.

Ainsi, il y a dix ans, lorsqu’on souhaitait partager son humeur avec nos proches, et accessoirement n’importe qui susceptible de nous croiser, on ne mettait pas à jour son statut, on changeait de
T-shirt. Du modèle « des frites, des frites, des frites (et d’la mayo) » en passant par le « Say perhaps to drugs » jusqu’au « Read books not T-shirts », le meilleur moyen de partager son rejet de la guerre du Vietnam, son amour de Barack Obama, de Pink Floyd, de Coca-Cola ou de New-York passait par le magasin de vêtements du coin (voire l’imprimeur qui proposait des sérigraphies à la demande). Les graphistes reconnaissaient leurs collègues avec leurs modèles trouvés sur Threadless.com, les skateurs étaient capables d’identifier leur galaxie de marques underground, les fans de séries ou de cinéma jouaient de référence volontairement cryptiques (difficile de faire le lien entre Los Pollos Hermanos et Breaking Bad pour un non-initié). De même, pour narguer vos proches et vous vanter, l’air de rien, d’avoir passé vos derniers congés au Mexique ou aux States, faute de réseaux sociaux, vous rameniez dans vos bagages de magnifiques vêtements signés Acapulco Academy ou UCLA ou, à la limite, si vous aviez un peu d’humour ceux avec le message « My parents went to Las Vegas and all I got was this lousy T-shirt ». Il y a juste la manie des adeptes des photos de leur assiette prise en gros plan qui n’est pas vraiment assimilable à une pratique vestimentaire, la propension de certains à orner leurs habits de restes du repas de midi étant rarement volontaire.

Aujourd’hui encore, si vous êtes assez désinvolte quant à la décision relative à la cravate à mettre chaque matin, vous choisirez avec soin les T-shirt de métal à arborer à un concert, pour prouver la qualité de vos goûts musicaux (pour rappel : on trouve des T-shirts Nirvana, Guns and Roses et Ramones chez C&A ou H&M). Alors c’est le moment de dire à vos quelques collègues qui sont encore au travail que vous les aimez (ou pas), et d’affirmer votre singularité en allant puiser vos plus beaux modèles dans le tréfonds des caisses de vêtements que vous ne portez plus, mais que vous ne voulez quand même pas jeter, ou de prouver votre supériorité en allant investir dans un T-shirt Gucci à 800 euros. Avec un peu de chance, il reste encore quelques soldes…

Cyril B.
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