Cinéma

Casablanca, tous les mondes

d'Lëtzebuerger Land du 11.05.2018

Dans les cortèges, les revendications sont conflictuelles. On réclame plus et moins. À Casablanca, comme partout au Maroc, on se divise. Les hommes contre les femmes, les femmes contre leurs sœurs, leurs voisines. Les riches contre les pauvres. Les traditionalistes contre les modernistes. Sur les places et dans les rues, l’espace public grandit, son pouvoir réduit l’espace privé petit à petit.

Les libertés sont jaugées, jugées, soumises au regard de l’autre et l’hypocrisie se taille une belle part d e l’affaire. Cette femme de la médina, Yto (Nezha Tebbaai) en sait quelque chose. Trente ans plus tôt, elle a fui, avec son fils, son petit village bavard pour tenter de retrouver son grand amour, l’instituteur du village (Amine Ennaji), chassé pour avoir remis en doute les nouvelles méthodes d’éducation.

Dans Casablanca, elle ne l’a jamais revu. Alors elle offre aux femmes de la cité un endroit où se dévoiler, où danser, fumer, vivre le temps d’un après-midi à l’abri des regards. Parmi elles, Salima (Maryam Touzani). Féminine, affirmée, elle est mariée à un homme moderne, probablement riche. Pourtant, de plus en plus : Ne te comporte pas ainsi. Ne fais pas ça. Où étais-tu ? Des questions auxquelles n’a plus besoin de répondre Hakim (Abdelilah Rachid), jeune homme fasciné par Freddie Mercury.

Le père de l’apprenti chanteur ne lui adresse plus que son mépris à la table familiale. Dans les rues, Hakim n’inspire pas davantage de respect. Pourtant, il poursuit coûte que coûte son rêve et se fait engager comme musicien pour la fête d’anniversaire d’un adolescent, où Joe (Arieh Worthalter) est engagé comme traiteur. Juif peu pratiquant, ce dernier aime la compagnie des femmes et ne comprend pas leurs barrières. Il travaille avec Ilyas (Abdellah Didane), le fils d’Yto, grand amateur du film de Michael Curtiz, qui l’accompagne à la fête où se rend également la jeune Ines (Dounia Binebine), invitée qui a grandi dans les beaux quartiers de la ville.

C’est ainsi que la ville pulse dans Razzia, le dernier film de Nabil Ayouch, dont le long-métrage précédent, Much loved, avait été péniblement conspué au Maroc. Né en banlieue parisienne, le cinéaste est parti y vivre il y a presque vingt ans et sa filmographie témoigne d’un travail sociologique approfondi sur la question de l’évolution. En distinguant ici deux périodes, 1982 et 2015, Nabil Ayouch et sa co-scénariste Maryam Touzani, qui interprète le personnage principal, sinon le plus fort, mettent en cause les réformes éducatives, d’abord priver les élèves de leur langue véhiculaire, puis de philosophie, qui ont mené au relent d’obscurantisme et d’inégalités qui ont fait crier la rue ces dernières années.

Le postulat de départ est ambitieux et louable, les pistes abordées sont, au départ, habilement construites. Interprétés avec justesse, les personnages donnent une image contrastée de Casablanca et offrent une critique politico-sociale pertinente dans les premières séquences. Mais le rythme imposé par les fragments devient vite bancal, flottant.

La multitude de personnages devient un frein, le lien les unissant n’apparaissant que sous forme de mise en abyme de manière assez grossière et redondante. Ayouch souhaite faire de la ville un personnage à part entière, telle une guerrière, une résistante, mais n’en fait qu’une figurante, filmée puis le balcon de Salima ou ouvrant grand ses places au passage d’Hakim. Elle apparait au second plan, floue derrière les personnages dans des cadres qui confinent à la flatterie.

L’esthétique parait en effet un peu vaine et dénature parfois le propos, minimisant la force du portrait que le réalisateur proposait jusque-là : Razzia pêche par excès de bonnes intentions et ne s’épargne pas quelques poncifs sur la liberté.

Marylène Andrin-Grotz
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