Laura Schroeder

Silence ! On tourne

d'Lëtzebuerger Land du 01.10.2009

Elle cherche les mots justes. Elle n’aime pas ça, les mots. Ce sont pour elle, des obstacles posés en travers de l’émotion sous sa forme la plus pure, la plus puissante, aussi. Elle, c’est Laura Schroeder. Jeune femme à la bouille d’adolescente mais au geste svelte et étudié. Non pas comme ceux d’un mannequin, son style se veut plutôt vielle école chic, chose que sa voix détendue et légèrement voilée accentue. Elle prendra tout son temps pour retirer son châle, avant de parler, lentement. 

Un peu comme le rythme de ses films : des courts et moyens-métrages qui nous exposent à des tranches de vie où le problème de communication est souvent au centre. Si l’on peut penser que ses personnages ne se meuvent qu’à petits pas feutrés dans le feu de l’action, à l’intérieur d’eux, les idées virevoltent et se heurtent à leurs opposés, à engendrer diverses impulsions et sautes d’humeur, le tout dans un même plan. Tout comme elle cherche ses mots, ses héros déchus se cherchent eux, un équilibre, de peur qu’ils ne dérapent sous le poids de la passion, de la pression, de l’ambition ou de la folie. « Ce qui m’intéresse, ce sont les temps faibles, ou grossièrement, les moments où il ne se passe rien, soi-disant ». Entre les lignes, c’est là que se situe le cinéma pour Laura Schroeder. 

Bref récapitulatif : Luxembourgeoise, née en 1980, c’est vers l’âge de 16, 17 ans qu’elle décide de regarder des films non plus comme « simple divertissement ». Elle remercie sa mère de lui avoir fait découvrir Fellini, Antonioni et d’autres cinéastes soit morts, soit très âgés. Dans la foulée, elle suit un cours du soir sur la lecture des classiques du 7e art, alors conduit par Paul Lesch. Pen­dant tout ce temps, elle dit n’avoir fait qu’arroser des graines déjà semées à l’enfance, lorsqu’elle écrivait non pas des histoires, mais de petites mises en situation. Cette manie de décrire, forcément lié au plaisir d’observer les gens, la fera pencher, assez naturellement pour la mise en scène plutôt que pour le métier de comédienne, même si elle traine derrière elle des cours de diction et se dit mordue de théâtre. « En tant qu’actrice, cela m’aurait gêné d’attendre que quelqu’un me file un rôle intéressant. »

Ensuite, l’exil obligé des études la mène d’abord à la Sorbonne puis à la National Film and Televison School de Londres, qu’elle quittera avec un post-graduate en mise en scène de fiction. En 2005, amputée de tout soutien académique, elle présente De pommes, sept minutes de plans fixes et de travelling sans réel personnage. Le personnage dont il est question, une grand-mère, est mort, mais hante les lieux, notamment la cuisine où on entend la ­petite-fille s’affairer à recopier sa ­recette de tarte aux pommes. Porté par une musique de Georges Le­tellier, l’essai sera retenu pour une projection à l’International Festival of Film and Tech­nology à Jackson­ville, en Floride.

Si l’expérimentation avec la superposition d’images ou à la Super 8 était encore très présente au début, on remarquera une prise d’assurance grandissante qui laissera mieux entrevoir dans les œuvres à suivre, sa vision de réalisatrice. À ces temps faibles qu’elle affectionne, s’ajoutent le thème de l’aliénation, les situations de dilemme, les voies sans issue. Senteurs, dont la première eut lieu en avril 2008 à l’Utopolis, réunit en quinze minutes, toutes ces préoccupations, offrant au spectateur le choix entre la compassion, l’indignation ou le malaise. 

« Cette brisure était voulue », rappelle-t-elle, en assumant. La brisure dont parle Laura, est le moment où le personnage de mère, joué par Julie Durand, enferme sa petite fille dans la maison vide, avant de partir retrouver son amante. « Je voulais savoir quelle réaction cet acte pouvait provoquer chez les gens, après qu’ils se sont attachés à cette mère malheureuse, pendant les premières minutes du film ». Brisure également lors de notre conversation lorsque je lui dis que ce geste est intolérable pour une mère, sur quoi je lis chez elle, un certain agacement. Cette remarque-là, elle la connait déjà. Sa question à elle (« Mais, ca veut dire quoi ‘être mère’ ? ») ouvre un autre débat : celui de savoir si oui ou non, la passion excuse tout. 

Elle n’a pas de réponse. « La seule chose qui est sûre, c’est que la passion peut vous faire prendre les décisions les plus inattendues. C’est ça que j’ai voulu filmer, et le fait d’enfermer son enfant, me paraissait une image assez forte pour illustrer ce sentiment », avant d’ajouter que « le père n’allait de toute facon, pas tarder à rentrer ». À la question de savoir si on n’avait pas pu envisager une autre fin, une qui rétablirait la sympathie auprès du spectateur, elle cède après longue hésitation, un petit « dach…, schon », sans pour autant faire l’étalage des grands regrets : « Quand un film est fait, il est fait. »

Le dernier en date, Luxtime : Jacques Tati Revisited semble diamétralement opposé, alors qu’en y regardant de plus près, on détecte le même fil qui relie les projets précédents à celui-ci. Jacques Tati, plus que tout autre comique francais, fonctionnait à l’épure. Pas de dialogue, pas de gros plans, tout était suggéré par le geste, avec la situation comique provenant le plus souvent du décalage et de l’inadaptation du personnage seul, par rapport à son environnement ou vice versa. En clair, on retrouve dans Luxtime les mêmes thèmes de prédilection, avec cela dit, un gros challenge pour la jeune cinéaste : se frotter au registre comique, eau plus profonde qu’il n’y paraît.

Après trois représentations aux TNL en juin dernier, le succès critique de la pièce pousse Laura et son équipe dont Pascal Schumacher et l’acteur Tony De Maeyer, à monter le spectacle au Centre des Arts Pluriels d’Ettelbrück, en janvier 2010. Cet exercice de style multidisciplinaire permet à Laura Schroeder de réunir sous le même chapeau de Monsieur Hulot, trois formes d’expression (film, théâtre et musique) et de renouer avec l’expérimentation tout en s’exposant à une plus grande audience. 

On pourrait croire qu’après avoir réussi à jouer sur autant de fronts en même temps, la suite des événements ne saurait être que davantage ambitieuse. On se dit : « Pourquoi pas un musical ? » Laura, elle, pense plutôt à un premier long-métrage en luxem­bourgeois, une langue qu’elle dit avoir du mal à traduire en langue de cinéma. Ne dédaignant aucunement ce que font ses confrères et consoeurs en matière de choix d’idiomes, elle situe le problème plus au niveau pratique qu’esthétique : « Pour tourner en luxembourgeois, il faut forcément travailler avec des acteurs luxembourgeois. Le problème est que, comparé à l’étranger, on a très peu d’acteurs ici. Ça limite les offres de rôles. » Se pose aussi la question de rentabilité pour les boites étrangères qui cofinancent la production, comme c’est souvent le cas pour les longs-métrages. « Le luxembourgeois passe quand le sujet du film s’y prête, comme dans Perl oder Pica, par exemple, où pour moi, il n’y avait pas d’autre choix possible. »

Trois projets sur le feu, aux titres encore tenus secrets, se sont depuis peu greffés à l’actualité de la jeune femme de 29 ans. Se réjouissant déjà de pouvoir se concentrer entièrement sur la mise en scène lors du prochain tournage, ses désirs sont clairs : pour reprendre le directeur de la photographie suisse, Roberto Berta, sacré en août lors du dernier festival du film de Locarno, elle avoue lucide, qu’il est plus dur de faire du cinéma que des films. 

William Shambuyi
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