Luxembourg, Quartiers Gare et Hollerich

La ruée vers l'or

d'Lëtzebuerger Land vom 11.09.2008

Une mine d’or. « Nous essayons actuellement d’expliquer à l’État et aux CFL qu’ils sont assis sur une mine d’or ! » s’emporte le maire de la Ville de Luxembourg, Paul Helminger (DP), en parlant de la Gare centrale. Consciente de l’enjeu urbanistique de ce point névralgique de la capitale – aussi bien pour le développement des quartiers de Bonnevoie et de la gare, actuellement entrecoupés par la Rocade de Bonnevoie et les rails, que pour son image de marque de capitale d’envergure européenne, à ce point d’arrivée qui fait actuellement piètre impression –, la Ville avait lancé un concours d’idées pour son réaménagement. Il a été remporté en 2005 par l’association JSWD de Cologne avec les Parisiens Chaix [&] Morel. 

Leur idée est déconcertante de simplicité : si la gare doit être modernisée, les deux quartiers mieux reliés et l’espace urbain mieux organisé et rendu plus attractif, démultiplions-le ! Leur projet prévoit une dalle en béton qui couvrirait toute la lentille au-dessus des voies ferrées, jusqu’aux Rotondes au nord et au pont de la route nationale menant vers le Dernier Sol au sud. Cette dalle couvrirait même la Rocade de Bonnevoie et permettrait ainsi d’abolir cette frontière infranchissable et de faciliter la circulation piétonne dans les deux sens. Sur la dalle, un parc central de quelque huit hectares apporterait aux riverains l’espace vert qui manque tant dans ce quartier. Des ouvertures dans le sol permettraient d’éclairer les quais de la gare qui se trouvent dessous de jour et illumineraient ce toit de la ville par la lumière artificielle en provenance de la gare de nuit. 

Le concours ainsi que les plans et études réalisées jusqu’ici ont tous été financés par la Ville, pour laquelle cette reconversion revêt une importance primordiale. Après deux années de travaux d’affinement du projet et des plans, le plan directeur pour ces 27 hectares de terrain a été adopté par le conseil échevinal de la Ville en début d’année. Où l’on attend maintenant les réponses des instances politiques et administratives de l’État. Car la pièce centrale de ce quartier, la gare avec toutes ses dépendances, appartiennent à l’État et aux CFL. Qui, associés au concours et aux planifications, affirment toujours soutenir le projet – mais qui doit payer ? 

Pour Paul Helminger, l’effort financier demandé aux instances publiques ne serait pas si énorme, quelque 90 millions d’euros restant à assumer après la vente des terrains et  la participation financière à hauteur de 25 pour cent de la valeur des terrains adjacents, exploités par des promoteurs privés, comme le stipule la loi de 2004 sur l’aménagement du territoire. D’ailleurs, le projet récolterait beaucoup d’intérêt de la part des promoteurs contactés au Mipim par exemple, estime le maire. Mais les instances étatiques se font actuellement attendre : les ministères des Transports publics, des Travaux publics, de l’Intérieur, de la Culture (pour les Rotondes) ou encore les CFL ont reçu une lettre officielle leur demandant de prendre position par rapport au projet. 

« Nos services sont en train de recalculer les estimations financières que nous a soumis la Ville, » précise Frank Reimen, le coordinateur général du ministère des Transports. Qui souligne toutefois que le projet de la gare ne revêt pas une importance prioritaire pour le ministère, dont tous les efforts se concentrent actuellement sur l’augmentation des capacités des trains, aussi bien de passagers que de fret – et la gare centrale ne fait pas partie des priorités énoncées dans le paquet de trois milliards d’euros d’investissements du plan Mobil 2020. « Ce projet, estime-t-il, a certes un impact urbanistique non négligeable pour la Ville de Luxembourg. Mais il n’apporte guère d’améliorations directes pour nos voyageurs. » 

Une deuxième réserve foncière en plein centre de la capitale se situe plus à l’ouest, à Hollerich : une quarantaine d’hectares le long de la route de Hollerich et presque 150 hectares à l’entrée de la ville, à l’embouchure de l’autoroute d’Esch, aux alentours de l’église et de la route d’Esch, vers Cessange. En 2004 déjà, la Ville avait organisé un concours d’idées pour l’aménagement de ces terrains en friche, sous-exploités, concours remporté ex aequo par deux associations de bureaux, ARGE_PDH (autour du bureau d’architectes luxembourgeois Teisen [&] Giesler) et Albert Speer [&] Partners de Francfort (d’Land, 7 janvier 2005). Après analyse approfondie des deux concepts, la Ville a finalement attribué le projet de la réalisation du plan directeur pour la Porte de Hollerich aux premiers. Quatre ans après le concours, ils ont finalisé ce masterplan avant l’été, il a été adopté par le conseil échevinal en juillet. 

« Ce plan directeur est structuré par le trafic et les vides, » résume l’architecte Lisi Teisen. Mais ce qui a l’air si évident fut en fait un travail d’Hercule. Car cette réserve foncière de Hollerich – vingt pour cent du terrain appartiennent à la Ville, 25 à l’État et au Fonds du Rail, et plus de la moitié à des privés –, est actuellement inexploitée car divisée, voire mutilée par l’autoroute qui arrive jusqu’au centre du quartier, devant l’église, ainsi que les rails, qui coupent le nord du sud. Il fallait déplacer des montagnes afin de restructurer et rationaliser cela, réorganiser des tracés des rails, des routes, reloger les services de la Ville qui y sont implantés, comme le gazomètre, des réserves nationales de pétrole...

Selon ce plan directeur, désormais document officiel, l’autoroute devra s’arrêter bien avant l’entrée en ville. L’actuelle voie rapide deviendra une avenue, alors que le trafic pourra aussi emprunter le nouveau boulevard de Hollerich, qui se situera au sud, juste au-dessus de la voie ferrée et sera prolongé vers l’est, traversant tout Hollerich, jusqu’à la gare centrale. Les tracés des lignes de Kleinbettingen et de Pétange seront rapprochés avant l’entrée dans la future gare périphérique de Cessange afin de récupérer, là encore, des terrains actuellement inexploités. D’ailleurs, cette nouvelle gare sera un des éléments-clés du développement du quartier. Essentielle aussi bien pour le projet Luxtram que pour la future liaison EurocapRail – devant optimiser la connexion à 160 kilomètres / heure entre les trois capitales européennes Bruxelles, Luxembourg et Strasbourg, et pour laquelle le gouvernement belge vient d’entamer les travaux et le Luxembourg finalise l’avant-projet détaillé pour la fin de l’année  –, cette « Gare européenne » comme elle s’appelle sur les plans, fera l’objet d’un concours d’architectes organisé par les CFL et le ministère des Transports et qui sera publié d’ici la fin du mois. Objectif : un achèvement des travaux pour 2015.

L’essentiel du développement du quartier Porte de Hollerich se fera donc au centre de ces grands axes du trafic, sur ce qui se présente comme une lentille encadrée par la route d’Esch, le Campus Geesse-knäppchen, l’autoroute et les rails. Le plan directeur prévoit une grande mixité des fonctions commerces, artisanat, bureaux, habitat, avec un développement vers les fonctions privées aux centres des blocs. Quatre grandes bandes vertes traversant le quartier en diagonale, ainsi que la valorisation et la renaturation des petits ruisseaux de Cessange, de Merl et de la Pétrusse feront fonction de poumons verts et d’espaces de détente dans cet environnement au bâti densifié et en hauteur. Le quartier entre les rails et Cessange, au sud, sera quant à lui réservé à des bâtiments plus petits, des formes d’habitat plus classiques – maisons unifamiliales, mitoyennes, etc. La vision maximaliste serait une augmentation de tout le quartier Porte de Hollerich à 6 000 habitants et 12 000 emplois. 

En fait, avec le rendu du plan directeur, le travail des urbanistes est maintenant terminé. Laurent Schwaller, architecte en charge du projet auprès du service de l’urbanisme et du développement urbain de la Ville de Luxembourg, est actuellement en train de préparer le dossier à soumettre au ministère de l’Intérieur pour les autorisations de reclassification des zones définies sur le plan d’aménagement général (PAG) et espère pouvoir le déposer d’ici la fin de l’année. Suivraient les plans d’aménagement particuliers (PAP), avec un début des travaux de construction des premiers quartiers, par des investisseurs privés pouvant éventuellement avoir lieu vers 2013. Et ces investisseurs privés, très intéressés au projet, s’impatientent déjà de voir les administrations traîner, comme T-Comalux du très secret Flavio Becca.

La même société vient d’ailleurs, avec Ikogest, d’achever un concours d’architecture auquel ont participé des architectes de renommée internationale, pour la construction de 50 000 mètres carrés de surfaces de bureau et de logement sur la lentille qui s’étire à l’est de l’église de Hollerich, en direction du magasin de meuble. Il a été remporté par David Chipperfield et attend le PAP et les autorisations pour pouvoir être entamé. 

Plus loin à l’est encore, entre les deux quartiers Porte de Hollerich et Gare centrale, il reste d’autres terrains, essentiellement privés, qui pourraient être revalorisés en même temps que les grands travaux infra-structurels, notamment au réseau routier, en vue. « La Ville nous a demandé de réfléchir à une solution pour ces terrains, se souvient Roger Thill, ingénieur en charge de la construction civile chez Paul Wurth. Et nous avons estimé qu’il valait mieux prendre les choses en main et être en première ligne plutôt que de voir s’éveiller des appétits d’autrui... ». Albert Speer ayant ébauché une analyse des terrains Paul Wurth dans son projet pour la Porte de Hollerich, l’entreprise a donc choisi de continuer à travailler avec ce bureau d’architectes. Le plan directeur pour les 23 hectares à urbaniser a été présenté une première fois aux échevins de la Ville en juillet et devrait pouvoir lui être soumis pour une approbation cet automne. Le projet Paul Wurth s’étend le long de l’actuelle route de Hollerich, au sud, entre le projet JSWD à l’est et jusqu’à la route d’Esch, à hauteur de la rue de l’Aciérie vers l’ouest. La société possède elle-même dix hectares divisés aux deux extrémités est et ouest du projet. Tout le projet d’urbanisation se divise en quatre quartiers, dont les deux pièces maîtresses sont la « cité des affaires » avec quatre tours sur le terrain Paul Wurth près de la Gare et le Parc van Landewyck, central, qui récupérerait le parc existant du fabricant de cigarettes. Or, petit hic : ce dernier ne compte pas arrêter sa production sur le site à court terme et n’est donc pas encore partant pour une réaffectation de son terrain. Tout comme d’ailleurs le transporteur Lentz Logistics, encore actif sur le site.

Paul Wurth par contre ne produit plus à Hollerich, mais veut rester avec son siège comptant actuellement 600 employés sur ce site. Les ateliers, qui ne lui servent plus mais sont sous-loués, pourraient être démantelés d’ici 2011, date à laquelle le projet devrait pouvoir commencer, selon Roger Thill. Paul Wurth a une certaine expérience en tant que project manager de grands projets de construction, du Lycée Aline Mayrisch en passant par l’extension de la Banque européenne d’investissement ou de la Cour européenne de justice jusqu’à la Cité judiciaire. « C’est pourquoi nous estimons pouvoir suivre ce projet-ci en tant que maître d’ouvrage nous-même, » estime Roger Thill. Une fois les dossiers administratifs ficelés, Paul Wurth compte lancer un concours d’architectes pour ces immeubles de bureaux et aimerait construire assez vite, soit ici, soit du côté de son ancien siège central, rue de l’Aciérie, qui abrite actuellement la Fondation de l’architecture, le Carré Rotondes et le Neie Lycée. Ces baux viennent à échéance en 2011, les travaux de démolition pourraient donc y commencer à ce moment-là. La société toutefois est arrivée à la conclusion que le fait de garder quelques-uns de ses bâtiments industriels historiques pourrait apporter du charme et du cachet à l’ensemble.

Et c’est ainsi que tout se tient, que l’État, la Ville et les entreprises privées installées dans le quartier dépendent les uns des autres : pour que l’héritier de l’année culturelle 2007, l’asbl Carré Rotondes dirigée par Robert Garcia, puisse quitter le Hall Paul Wurth, il faudrait que la rénovation des Rotondes soit achevée. Or, cette dernière traîne actuellement, entre les changements de compétences des ministères intervenants et l’attente d’une décision concernant le projet Gare centrale, dont la dalle engloberait aussi les Rotondes – la Ville de Luxembourg serait même prête à préfinancer cette partie de la structure afin que ça avance. Et Paul Wurth n’a toujours pas avalé la couleuvre de l’implantation de la piquerie (Fixerstuff) en face de son siège, rue d’Alsace, annonce que la direction a appris par les médias et ressenti comme une trahison de la part de partenaires publics qui, en parallèle, négociaient avec eux des contrats de location ou des projets d’urbanisme. 

josée hansen
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