Marc Schoellen

Le jardineur se bat contre le verticuteur

d'Lëtzebuerger Land du 06.04.2000

Au cours d'un repas, l'on parla de paysage, parc et plates-bandes. Quelqu'un dit que Marc Schoellen faisait des jardins. Ah, mais allons voir ses bosquets, chaussons nos bottes, du buis, du buis !

« Ma maison est modeste, ma voiture est rouge comme celle des électriciens. Il n'y a pas de numéro. » 

Un bouc pour que la chevillette cherre. Dans son bureau, à même le mur, des pagodes et leur végétation aquarellées en bleu par l'habitant. Il montre une chaise dont il vient de refaire le pied. Café ? Café. La cafetière a des bruits de digestion, que le jardineur assistera d'un Ave Maria de Schubert au cor de chasse. Des animaux partout où l'on pose ses yeux. Crocodiles, poissons, coquillages et crustacés, coqs de bruyère, biches et belettes jettent leur ombre. Un refuge hors du réel, voire d'un présent douteux, rue de la Bergerie. Il confirme l'expédition périlleuse devant de précieux assemblages : « Je collectionne les reliquaires ! »

Ceux-là sont magnifiques, minuscules, minutieux et au dessus d'un lit, d'ingénieuses dentelles de fleurs, formées par des cheveux humains. Quand on décidera d'une incise, face à des oiseaux du paradis figés sous cloche de verre, Marc Schoellen dira qu'il est historien. Qu'il fait la classe à des élèves du Lycée technique du centre. Qu'ils ont de grandes oreilles pour assimiler, qu'ils ont cette sorte de conscience de faire quelque chose de très dangereux en utilisant des Kneipziedelcher et que la pédagogie est une stratégie perverse à utiliser à rebours. 

Donc il y aurait moyen d'avoir accès à la personne au-delà de sa fonction ? Tiens ! Qu'il bute aussi sur ce qu'il nomme les nouveaux prolétaires dont le désir se limite à une voiture émettant des airs à rythme binaire, qu'ils abritent dans un garage tapissé de carrelages.

« J'ai profité des cours d'éducation civique que je donnais pour emmener mes élèves au musée. Simplement pour leur donner le sens de la matière. Qu'ils ne pensent pas seulement à gagner leur vie, mais aussi à l'apprécier. Et ils se sont étonnés des vieux parquets et de la facture de joints d'anciens coffres.

« Venons-en à vos jardins : d'où vous vient ce goût ?

C'est une longue histoire. Mon père était ingénieur agronome au lycée technique agricole (Ackerbauschoul), dans les années 50 et 60, il faisait partie du Conseil de l'aménagement du territoire, ce qui à l'époque s'appelait Service de vulgarisation. Il présentait les nouveaux produits chimiques. Par contre chez nous, il n'était pas question d'utiliser le moindre engrais. Il était un passionné de chardons et déclarait que les orties appelaient les papillons. Il était issu d'un milieu rural, connaissait donc bien ce mode de pensée. Nous en parlions souvent à la maison, et le mot paysage - Landschaft - n'avait pas cours. On disait d'Gewan - un concept de quantité face à un autre de qualité. L'approche la plus fréquente est la quantité - le paysage aura un caractère  utilitaire. Entre parenthèse, je me sens assez anti-paysan. Une profession qui, il y a quelques années, engloutissait soixante pour cent du budget européen, traitée comme une vache sacrée.

Les supermarchés emploient plus de personnel qu'il n'y a d'agriculteurs. Il y a des années qu'ils vivent selon le principe de la subsidiarité, en ouvrant les deux mains. Or, 70 pour cent des Luxembourgeois vivent en ville et certains exploitants sont assez malins pour bien s'adapter aux envies champêtres des citadins...

Ma mère enseignait, provenant d'une dynastie d'instituteurs. Nous n'allions guère en vacances, j'ai très tôt appris à connaître la qualité de la terre. Mes parents savaient tous deux détecter les sources. D'ailleurs ici, il y en a une ! »

Après ses études d'histoire, un stage (1986-89) dans l'enseignement, puis il s'en va à Londres pour s'inscrire à l'Architectural Association School of Art (AA) où il suit un cours sur la conservation des jardins historiques. Deux ans, puis revient, enseigne pendant deux autres années, et va à Versailles, où il obtient un certificat d'études approfondies en architecture-jardins et paysages historiques. Il aura appris dix fois plus en Angleterre. Les Allemands, qui ont d'excellentes publications, n'ont pas d'école qui forme des historiens de ce type. L'un dans l'autre, Marc Schoellen aime se définir comme paysageur. D'abord parce qu'il y a amateur, puis, parce que cela s'approche de l'anglais gardener. Gentleman gardener qui avait le même statut que le musicien.

« A shady cabinet de verdure » que son jardin visité par Country life  en septembre 99, photographié par Marianne Majerus. Une publication équivalente en allemand et un confrère suédois qui l'apprécie également montrent notre homme et son outil préféré.

S'il fallait dresser une liste de jardins à Luxembourg, Marc Schoellen citerait Ansembourg, Meysembourg, Colpach, les jardins de Wiltz, les parcs d'Echternach, le parc Tesch à Kockelscheuer, les parcs de la ville qu'Édou-ard André a dessinés et décrits avec connaissance et affection, la Pétrusse, les promenades de Fort Thüngen cela avait été conçu comme un tout. Une couronne verte autour du centre et une ceinture verte pour border la ville. De même que le parc de Mondorf. 

Édouard André était une vedette que l'on s'arrachait, il travaillait pour Monte-Carle, Alexandrie, il a fait plus de 900 parcs. L'époque était favorable et la bourgeoisie éclairée soignait sa verdure. Le Premier ministre Eyschen avait fait abattre les peupliers le long des routes et les a fait remplacer par des arbres fruitiers. Fin XIXe Luxembourg a été un des premiers à signer un décret concernant la classification de ses arbres. Kirchberg, par contre, a été élaboré comme United colors of Benetton, dans les années 1960. Fin 80, sous l'impulsion de Peter Latz, un plus respectueux coup de barre de l'aspect général a été donné.

Ouvrant la porte avec un bruit de raclement, nous allons voir les deux hectares compartimentés par la taille de haies de buis, d'aubépines, de recueil d'eau, de ronces domptées et de pousses d'orchidées sauvages. Marc Schoellen a mis son ciré jaune pour ouvrir la marche. La saison n'est pas encore assez avancée pour parler de verdure. Résolument contre toutes les machines, c'est à la main qu'il a taillé ses points de vue, ses allées, ses arrondis de feuillée. Il détecte de-ci, de-là des embryons de fleurs vert tendre. Autant dans sa demeure Marc Schoellen, rêvant d'ermitage, de fausses grottes, de gloriettes cultive-t-il le trépassé, autant ici encouragera-t-il le moindre germe, sachant que c'est un seul et même cycle. En guise d'adieu, il se penchera pour offrir une plante qui sert, en les y frottant, à parfumer les habits.

Anne Schmitt
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