Incident de Noël à Schrassig

L'incident clos

d'Lëtzebuerger Land vom 08.01.2009

Quelles conséquences aura l’incident de Noël au centre pénitentiaire de Schrassig ? Est-il vraiment clos ou est-ce qu’il ne s’agit là que d’un début de grogne qui, s’il n’est pas suivi de mesures concrètes, risquera de déboucher sur une crise plus grave ? Car même s’il n’est apparemment pas inhabituel que des prisonniers entament une grève de la faim, cet épisode, qui a abouti à une action de solidarité entre détenues d’une envergure certaine, est loin d’être banal.

Deux femmes de couleur ont été sanctionnées de peines d’isolement parce qu’à l’origine, elles n’ont pas reçu la permission de souhaiter de joyeuses fêtes à leurs codétenues et qu’elles ont ensuite été bruyantes. Cette punition a été jugée discriminatoire par une quinzaine d’autres femmes, qui se sont associées pour mener une grève de la faim. Certaines d’entre elles auraient même arrêté de prendre leurs médicaments. Ce mouvement de protestation a pris fin en début de semaine,  après l’intervention du directeur Vincent Theis et la discussion menée avec l’équipe d’encadrement du centre pénitentiaire. 

Finalement, le problème se résume à une phrase : la surpopulation notoire de la prison. Le bloc F compte en ce moment 39 femmes, alors qu’il n’a été conçu que pour une vingtaine de prisonniers. Même s’il est aménagé d’une façon bien plus accueillante que les autres blocs – il est même bien plus agréable que le conduit des garçons mineurs –  le malaise est palpable. La gestion des problèmes se fait au jour le jour et le personnel est trop peu nombreux pour être à l’écoute de tout un chacun. Pour l’avocate Caudia Monti, membre de l’association luxembourgeoise des avocats pénalistes, qui est en relation permanente avec ses clients détenus, la surpopulation est un fait, mais elle ne peut servir d’excuse pour un manque de gestion sérieuse et différenciée selon les cas particuliers. Pour les responsables politiques, la réponse aux problèmes est en général l’augmentation du personnel de garde. Plus de surveillance pour un meilleur contrôle d’éventuels mouvements de grogne ou de rébellion, mais qui peut justement être à l’origine des frictions. De l’autre côté, une petite poignée de médecins, psychologues, assistants sociaux, enseignants et éducateurs tente de suivre le malaise et d’éviter trop de bouillonnements.

Pourquoi ne pas avoir accordé aux deux femmes le droit d’exprimer leurs vœux, même si ce n’est pas prévu par le règlement ? Tout dépend en fin de compte de la bonne volonté des gardiens. Trop peut-être. Car la période de Noël est très particulière dans le contexte carcéral. Surtout pour les femmes, précise Claudia Monti, dont beaucoup souffrent davantage que les hommes de la séparation de leur famille et de leurs enfants. En nombre inférieur par rapport aux hommes, elles doivent toujours attendre leur tour pour qu’on s’attarde sur leurs besoins spécifiques – que ce soit l’accès à la bibliothèque ou à des cours, c’est d’abord au tour des hommes. Et la population elle-même est en train de changer. Il y a plusieurs décennies, les femmes étaient surtout incarcérées pour des délits mineurs dont les peines étaient de courte ou de moyenne durée. Aujourd’hui, elles sont plusieurs à écoper de longues peines pour meurtre ou des braquages à main armée par exemple. Ce qui change la donne aussi.

Un mécanisme de contrôle externe de tous les lieux privatifs de liberté est prévu par un projet de loi déposé à la Chambre des députés, mais il n’a pas encore été avisé par le Conseil d’État. Le médiateur Marc Fischbach espère qu’il passera rapidement les instances après les élections législatives, car c’est à lui qu’incombera alors la tâche de contrôleur général. « Si la loi avait déjà été en vigueur, j’aurais pu me rendre en prison pour faire une enquête et rédiger un rapport, confie-t-il au Land, mais en ce moment j’attends toujours les explications du directeur du centre pénitentiaire. » Il confirme que la prison n’est pas structurée de manière à ce qu’une prise en charge soit possible à tout moment. Il préconise une nouvelle organisation de la direction générale, qui serait indépendante du Parquet général – il a adressé une recommandation allant dans ce sens au ministre de la Justice Luc Frieden. 

Pour le médiateur, les remous de la semaine passée ne sont pas à surestimer. « Des grèves de la faim, il y en a régulièrement en prison et je considère celle-ci plutôt comme une saute d’humeur. Car lorsque le problème est vraiment grave, de telles actions durent plus longtemps alors que celle-ci a pris fin après quelques jours seulement. » Un point de vue que Claudia Monti ne peut partager : « Les femmes ont cessé leur grève parce qu’on les a écoutées. De quel droit peut-on définir le degré de gravité d’un tel mouvement ? Surtout qu’il a suscité une surprenante solidarité entre une quinzaine de détenues, exceptionnelle en temps normaux. » Cet appel n’est donc pas à prendre à la légère et il faudra plus qu’un haussement d’épaules. 

anne heniqui
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