Cinéma

All the roads

d'Lëtzebuerger Land du 29.03.2013

La scène d’ouverture est déjà une symphonie du désordre à elle seule. Un petit mec aux cheveux peroxydés qui traverse une fête foraine, enfourche une moto cross et part faire son show avec deux autres loustics dans une boule mouvante. C’est l’Amérique, la petite Amérique où les cascadeurs font rêver les enfants et les femmes. Celle qui attend Luke (Ryan Gosling), c’est Romina (Eva Mendes), un coup d’un soir de l’an dernier. Elle est fière, c’est pour ça que c’est lui qui devine que son fils est aussi le sien. Elle ne lui demande rien, c’est pour ça qu’il veut tout lui donner. Réparer, un peu, préparer l’avenir surtout. Mais le braquage rapporte plus que la cascade, même si ça fait moins rêver, même si c’est toujours avec la moto.

L’histoire est bien connue, les gendarmes et les voleurs, boum boum, Luke tombe et ne se relève pas. Derek Cianfrance, qui avait ému le monde entier avec son second long-métrage Blue Valentine, vient de faire mourir son héros en une heure dans son troisième, The place beyond the pines. Le tueur de Luke, c’est Avery Cross (Bradley Cooper), jeune papa et jeune flic obsédé par la justice, mais qui n’aura de cesse de se faire manipuler par ses collègues et supérieur (notamment Ray « flippant » Liotta). Quinze ans plus tard, les adultes ont vieilli, les enfants ont grandi et la vérité n’est toujours pas pressée de sortir.

Mais quand on voit ces deux ados s’attabler l’un en face de l’autre, sans se connaître, on sait très bien où Cianfrance veut en venir. Alors oui, il prend le temps de leur tourner autour, il livre tout : la vie dans cette petite ville de Sche-nectady, dans l’État de New York, l’ennui qui colle à toutes les âmes et puis surtout, les petits mensonges qui font les grandes familles. Romina s’est remariée, elle a « refait sa vie » comme on dit, Avery est entré en politique. Les fils sont des taiseux et prennent de la drogue comme on irait faire un tour en vélo. C’est à cause, ou grâce, à un deal mal foutu que Jason (Dane DeHaan), le fils de Luke, va comprendre qui est le père d’AJ (Emory Cohen) et trouver, peut-être, sa raison d’être.

Parce que Derek Cianfrance nous donne trois films à voir et des centaines de ramifications les plus passionnantes que les autres. La construction des personnages, tout en antagonisme, est exemplaire et permet de se plonger dans le récit à la manière d’un roman qu’on ne voudrait plus quitter. Son exploration de la filiation, de la transmission, est des plus émouvantes. Elle passe par des maladresses, des tas de clopes fumées en silence, des photos un peu floues ou au contraire bien trop encadrées, et puis bien sûr, des routes, avalées en solitaire. Tout est conséquences, confrontations, une autre preuve que vraiment, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

Lorsque le film fût présenté en avant-première, à l’ouverture du festival Discovery Zone, il suscita de nombreux commentaires tant il avait été attendu. S’il n’a pas fait l’unanimité, du fait même de ses longueurs et de son absence de suspense, le talent de direction d’acteurs du cinéaste ne faisait pas débat. Bien sûr, Gosling n’est pas très loin du personnage qu’il incarnait dans Drive (Nicolas Winding Refn, 2011), sauf que sa retenue n’exprime pas cette fois la violence, mais l’émotion qui le submerge. Le jeune acteur incarnant son fils, Dane DeHaan, a hérité de son regard et tout, dans sa dégaine comme dans sa force, rappelle les premiers rôles de Leonardo Di Caprio.

The place beyond the pines, malgré ses défauts, reste un film à la mélancolie lancinante, un émouvant portrait d’hommes et de fils où chaque détail compte.

Julien Davrainville
© 2017 d’Lëtzebuerger Land