Talentlab

Dans le laboratoire des jeunes talents

d'Lëtzebuerger Land du 10.06.2016

Dix jours de spectacles, de rencontres, de masterclass, d’échanges... voilà ce que propose le festival Talentlab, première édition du nom, entièrement dédié à la jeune création : comment mieux mettre en avant le travail des jeunes artistes ? Comment favoriser le parrainage, permettre de disposer de lieux de travail ? En quelques mots, comment mieux soutenir, guider et encadrer les talents émergeants à Luxembourg ? C’est avec ce viatique en tête que les Théâtres de la Ville et le Théâtre du Centaure ont mis sur pied une programmation sur-mesure pour la recherche, la création, les rencontres de professionnels des métiers de la scène et le public. Quatre porteurs de projets, encadrés par leurs mentors, mettront à profit ces dix jours pour élaborer des maquettes qui seront présentées en fin de festival aux membres d’un jury européen et exigeant, tous professionnels du spectacle vivant.

Dans le même esprit que ces quatre parrainages, deux jeunes danseuses-chorégraphes luxembourgeoises, Simone Mousset et Jill Crovisier – vues notamment aux Emergences du 3C-L – présenteront chacune un work in progress, le mercredi 15 juin au Grand Théâtre. Elles les auront élaborés, pensés, travaillés, répétés pendant de longs mois sous l’œil et les conseils bienveillants de Koen Augustijnen. Le danseur et chorégraphe belge, membre éminent de la compagnie Les Ballets C de la B, les a coachées sur plusieurs périodes, créant à chaque fois un espace unique dans l’esprit d’un laboratoire de recherche où les jeunes femmes ont pu avancer, se questionner, progresser, se remettre en cause... Nous les avons tous trois rencontrés au Grand Théâtre en pleine répétition, quinze jours avant la représentation de leur travail, qui sera introduit et suivi d’une discussion animée par leur mentor.

Simone Mousset, 27 ans, qui avait notamment travaillé sur l’intégration du folklore à la danse contemporaine pour sa pièce Their past, prépare cette année un spectacle beaucoup plus théâtral, dans lequel le texte aura une part importante et dont le titre, pas encore définitif, pourrait avoir quelque chose à voir avec la façon dont nous apprenons à rire avec nos monstres... Elle travaille sur le thème de l’insécurité, personnelle et sociétale : « Ce sera très physique, ça parlera de l’impact que la violence a sur nous, de la suspicion, de la peur de l’autre... » Ses trois danseurs, deux hommes et une femme, tous prénommés Andréa dans sa pièce, répètent ce jour-là un passage très drôle avec notamment une relecture très personnelle du classique des ballets russes Petrouchka. À côté de Simone, Koen Augustijnen, cahier de notes en main, s’esclaffe : le texte de la jeune chorégraphe fonctionne bien, tirant du côté de l’absurde, « un peu dans l’esprit des Monty Python » dit le parrain : « Avec Simone, je découvre un sens de l’humour, de la langue. Parfois elle me dit ‘mais non je ne peux pas dire ça !’, et moi ‘mais si, vas-y !’ Elle est très précise, elle a une bonne énergie. »

Jill Crovisier, 28 ans, travaille, elle, à un solo, qu’elle chorégraphie et interprète, intitulé The hidden garden, un titre qui semble coller à sa personnalité et à sa recherche, « plus mystérieuse », dit Koen Augustijnen. Une performance inspirée de la littérature fantastique et gothique et, là aussi, de la violence politique, des frontières, des territoires. Pour représenter un morceau de terre, Jill a imaginé un tapis de gazon synthétique strictement délimité, sur lequel elle évolue et ambitionne de confronter la réalité et le surnaturel. « Dans ce travail, Koen est d’un grand soutien auprès duquel je tente davantage de choses... quitte à tomber mais je tente ! » dit-elle. « Jill est très préparée, très persévérante, elle a trouvé beaucoup de choses, très vite, la première semaine. Son idée de frontière est très intéressante », détaille le chorégraphe. Ce matin-là, Jill, qui travaille également beaucoup ses musiques, lui présente pour la première fois un passage où s’enchaîne le hip-hop et la techno, porté par des mouvements, de dos, énigmatiques, intriguant. Koen Augustijnen conseille, questionne sur les durées, suggère des choses...

« Mon travail est vraiment celui d’un coach, dit le parrain. C’est amusant car d’habitude c’est moi qui dirige ; là, c’est elles, je me mets un peu en retrait et j’observe plein de choses du processus de création : comment une chose fonctionne et pas une autre, comment parfois il faut prendre très vite une décision... J’essaie de comprendre leur monde, ce qui les intéresse, et comment rendre tout ça plus clair. L’idée est de m’affranchir de ma subjectivité pour donner des critiques constructives. Je les aide aussi à concevoir une méthode, un emploi du temps... » « C’est comme une collaboration, enchaîne Simone Mousset. Tous les matins, je lui explique les nouvelles idées de la veille. Il pose beaucoup de questions, sans juger, et aide à clarifier mes idées. C’est la première fois que je dirige, c’est épuisant et cela comporte beaucoup de responsabilités. L’avoir à mes côtés pour aider, appuyer, supporter, c’est une grande chance, un pôle pour me repérer dans une démarche artistique pas encore assurée. »

Les deux danseuses s’accordent à dire que le Luxembourg a engagé une politique active de soutien des jeunes artistes. Mais, avoir ce grand nom comme mentor et la chance de travailler au Grand Théâtre leur fait passer un cap : « Être au Grand Théâtre, ça m’inspire, qui plus est avec une telle personnalité artistique ! C’est une nouvelle impulsion » s’enthousiasme Simone Mousset. Pour elle et pour Jill Crovisier, ce laboratoire est déjà l’expérience d’une mini-création : penser la dramaturgie, la lumière, le son... « Elles sont libres d’expérimenter dans des conditions rêvées, mais c’est aussi une pression de monter quelque chose qui sera donné dans ce théâtre devant un public », résume leur mentor. Deux approches et deux styles très différents qui donnent l’eau à la bouche et démontrent la valeur inestimable d’une « incubation » de projets comme les leurs.

Le premier Talentlab dure du 10 au 19 juin aux Théâtre des Capucins, Théâtre du Centaure et Grand Théâtre ; www.theatres.lu.
Sarah Elkaïm-Mazouni
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