La nouvelle aile Wiltheim du MNHA

Musée moderne

d'Lëtzebuerger Land vom 15.05.2015

En 1569, Ferdinand Alvare de Tolède, troisième duc d’Albe et gouverneur des Pays-Bas espagnols, somme le Conseil provincial à Luxembourg de « mettre de l’ordre » dans les usages et coutumes de nos régions. Quelques années plus tard, Jean Wiltheim de St Vith est nommé secrétaire et greffier de ce même conseil. Ses descendants occupent des postes clés dans la société du XVIIe siècle. Cette famille Wiltheim donne son nom à la petite ruelle qui sépare le bâtiment central du MNHA de trois maisons bourgeoises datant du XVIe siècle. Elles sont aujourd’hui rassemblées sous le nom d’aile Wiltheim comme annexe du musée national.

C’est à partir du rachat par l’État pendant les années 1960 que les trois maisons sont progressivement devenues le lieu d’un « musée de folklore » dont le projet initial remonte aux années 1930. Joseph Hess de l’Institut grand-ducal, et Georges Schmitt, futur conservateur de la section des arts industriels et populaires, composent les bases d’un musée à part qui ouvre ses portes une première fois en 1969. Mais ce n’est qu’en 1978 que la maison au numéro 10 de la rue Wiltheim est raccordée au bâtiment principal de 1939 par une passerelle qui prend le sobriquet de « Bréckelchen ». Les trois maisons de la rue Wiltheim sont restaurées et une vingtaine de salles sont désormais présentées au public en exposition permanente, étendue jusqu’à une soixantaine des salles jusqu’au début des années 1980. C’est au tour de Jean-Luc Mousset, successeur de Georges Schmitt, de réorganiser et d’expliquer cette collection d’objets hétéroclites qui représente une accumulation d’un Volksleben et des Altluxemburger Denkwürdigkeiten, dont le professeur Hess s’est fait le narrateur à partir des années 1920.

Le complexe des trois anciennes maisons de la rue Wiltheim est particulier en sa qualité de structure originale qui reste l’un des rares témoins originaux d’une architecture civile exposée aux contraintes de la forteresse luxembourgeoise. Depuis les années 1970, cette partie du musée avec son nombre impressionnant de petits salons, cuisines, chambres à coucher et de caves datant du Moyen-Âge, ressemblait à un labyrinthe qui menait à travers une accumulation sympathique d’objets usuels, de chefs d’œuvre de l’artisanat et de curiosités anthropologiques. Et cette notion d’accumulation n’est pas une conséquence d’un manque de place, elle est une fin en soi qui produit une muséographie toute particulière. Tout cela a disparu pour faire place à une muséographie plus contemporaine c’est-à-dire plus épurée, plus démonstrative et plus pédagogique. On veut faire plus en montrant moins. Mais l’ancienne section de la « vie luxembourgeoise » avait une qualité essentielle, parce que l’on pouvait y retrouver un Luxembourg d’avant l’époque Spellchecker, d’avant une fixation simpliste sur une soi-disant identité luxembourgeoise dont le mélange de styles et d’influences, qui caractérise la collection du MNHA, montre qu’elle n’est pas aussi simple à résumer que le voudraient les appels sur les réseaux sociaux.

Dans ces maisons du Marché-aux-Poissons, qui font face à l’Eemaischen, et qui avoisinent le premier atelier photographique de Paul Kutter, non loin de l’ancienne voie romaine et du Sche’eschlach, il y avait aussi la taverne du Wëlle Mann. La disparition de cette taverne et de sa terrasse au panorama unique sont les premiers signes d’une gentrification du quartier, qui, en un certain sens, trouve un écho dans la nouvelle présentation temporaire intitulée De Mansfeld au design, qui est en fait une exposition d’arts décoratifs qui montre l’artisanat haut de gamme dans le domaine du mobilier de luxe. Et ce choix illustre le changement essentiel pour une vision d’un environnement bourgeois au détriment des traditions et des arts populaires. La variante d’une collection d’une Wunderkammer à la luxembourgeoise a quasiment disparue du MNHA. Elle est remplacée par une présentation qui valorise l’objet exceptionnel comme témoin d’un style, d’une époque et d’une situation particulière pour la mettre dans un contexte international. Les deux étages consacrés à l’exposition des arts décoratifs à l’aile Wiltheim sont pertinents et l’exposition y est succincte et logique dans son propos. Mais elle n’a plus cet aspect surprenant, parfois un peu daté certes, d’un cabinet de curiosités locales qu’avait l’ancienne section folklorique. Au détour des salles l’on pouvait y trouver des anneaux de fer censés guérir la migraine, ou alors une somptueuse pharmacie. Le Takekeller, lieu isolé et difficile à trouver sur l’ancien parcours des Maisons Wiltheim, a tout à fait disparu.

Habituellement cantonnée à un accrochage au dernier étage du bâtiment principal, la section des beaux-arts luxembourgeois trouve de nouvelles cimaises à l’Aile Wiltheim. Et ce déplacement valorise une collection qui retrace une chronologie de l’art local du XIXe siècle jusqu’à nos jours. De Fresez, Seimetz et Dominique Lan, en passant par la sécession et les Iconomaques, pour en arriver à Bert Theis et Michel Majerus, cette collection est le seul endroit ou l’on puisse se faire une idée d’une chronologie sélective de l’art moderne et de l’art actuel au Luxembourg. Et l’accrochage dans les petits salons ajoute un charme particulier à certains aspects de l’histoire de l’art luxembourgeoise. Un autre pilier des collections iconographiques du MNHA sont les photographies d’Edward Steichen qui, à l’exception d’expositions temporaires, étaient archivées et qui sont désormais montrées par cycles de vingt tirages dans une salle particulière.

Mais surtout l’aile Wiltheim est devenue l’illustration d’une valorisation de l’architecture en soi. Le dédale des salles et le parcours, naturellement complexe, entre les différents étages reste une caractéristique importante de la nouvelle aile muséale. Mais le principe d’accumulation et le remplissage des moindres recoins, des caves jusqu’aux combles des anciennes salles a été remplacé par une réduction radicale des objets montrés (pour l’instant). L’ancien complexe Wiltheim s’était organiquement développé vers une collection qui cherchait dans un certain sens à être complète, à montrer une vision holistique de ce qu’était la vie sur les territoires luxembourgeois durant les quatre derniers siècles.

Aujourd’hui la nouvelle exposition des arts décoratifs renonce à ce concept pour souligner une vision plus esthétisante et en même temps plus comparative de ce que peut transmettre l’histoire d’un meuble ou d’une automobile pour ne citer que ces exemples-là. Le musée est dorénavant plus accessible, les rénovations faites étaient nécessaires et surtout la collection des beaux-arts y gagne. Le fait d’y montrer une exposition d’arts décoratifs, même à caractère temporaire est une première au Luxembourg. Mais la notion de tradition populaire et de culture rurale, voire industrielle, fait sensiblement défaut à la nouvelle aile Wiltheim.

Christian Mosar
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