Missions humanitaires

Marquer sa présence

d'Lëtzebuerger Land du 21.06.1995

La restructuration, voire l'élargissement du Pacte de l'Atlantique Nord et la création d'une armée européenne à vocation humanitaire, dénommée « Eurocorps », ne sont que deux des nouveaux défis militaires dont le Luxembourg devra dorénavant tenir compte. Mieux, précise le ministre de la Force publique, Alex Bodry, « le Grand-Duché se devra d'accompagner activement ces processus. Il sied au gouvernement de prendre les décisions politiques adéquates pour que notre pays continue à jouer un rôle au sein des différentes organisations telles que l'Otan, l'Union de l'Europe occidentale ou encore la Conférence pour la sécurité et la coopération en Europe. »

La loi du 27 juillet 1992 relative à la participation luxembourgeoise aux missions de maintien de la paix constituait un premier pas en cette direction. La force publique - composée de l'armée, de la gendarmerie et de la police - dispose ainsi du cadre législatif pour collaborer aux missions humanitaires. Un premier contingent de soldats luxembourgeois a ainsi pu se rendre en Croatie peu après le vote de ladite loi. Plus récemment, le gouvernement vient de décider qu'en cas de retrait des casques bleus de Bosnie, l'armée luxembourgeoise mettra à disposition des forces internationales 22 hommes ainsi que onze véhicules. « Une petite contribution, vu l'envergure de l'opération », précise Alex Bodry, « mais nous devons tenir compte de nos moyens ».

Mission première : maintien de la paix

Justement, les moyens pourraient poser problème. L'armée grand-ducale est composée de 430 hommes, répartis en quatre compagnies. Le gouvernement vient de prendre une décision de principe prévoyant dès 1998 l'intégration d'une unité luxembourgeoise dans l'Eurocorps. Les missions de base de l'armée seront dès lors répartis en trois chapitres, à savoir la défense du territoire national, la participation aux activités de l'Otan ainsi que les missions humanitaires incombant à l'Eurocorps. Bien que le recrutement connaisse un léger mieux ces derniers temps, il n'est pas acquis que le nombre de soldats sera suffisant pour assurer l'exécution des nouvelles tâches. « L'atout majeur de notre armée, comme de toute armée moderne d'ailleurs, ne se base plus sur la masse d'hommes à disposition, mais sur la mobilité des différentes unités », estime cependant le colonel Michel Gretsch, commandant en chef de l'armée luxembourgeoise depuis novembre 1994. « Nous n'aurons pas besoin de créer une unité supplémentaire, c'est-à-dire de recruter davantage, mais nous devons nous adapter aux nouveaux besoins. »

Le projet de proposer une carrière professionnelle aux soldats pourra de surcroît combler un possible manque d'effectifs. Jusqu'en 1992, les nouvelles recrues s'engageaient pour trois ans avant d'entamer les différentes carrières de la fonction publique qui nécessitent un passage à l'armée (police, gendarmerie, facteur postal, gardien de prison, garde-forestier) ou de trouver un autre emploi. Actuellement, la recrue peut, après 18 mois de service, soit se réengager pour la même durée, soit s'orienter vers une autre carrière. Bientôt, elle devrait pouvoir profiter d'une troisième option : celle de devenir soldat professionnel, carrière jusque-là réservée aux seuls gradés.

Le colonel Gretsch se réjouit de ce projet. « Le militaire n'est pas un guerrier. Le public ne s'en rend compte que maintenant, grâce à nos nouvelles missions. Mais je vous assure que seuls des soldats entraînés sont aptes à remplir des missions de maintien de la paix. Outre le fait de pallier à un possible manque d'effectifs, le statut d'une armée professionnelle aura un avantage. Les unités grandes-ducales seront immédiatement prêtes en cas de besoin, elles ne devront plus être préparées spécifiquement. » Cette perspective peut simultanément conférer une nouvelle attractivité à l'armée. Les soldats bénéficieront à nouveau de missions claires, et, selon leur commandant en chef, l'idéal d'être soldat sera rehaussée, il sera plus responsable.

Vers une armée professionnelle

La vocation de l'armée grande-ducale sera donc mi-territoriale, mi-internationale. Cette décision politique ne devrait a priori pas poser de grands problèmes au niveau militaire. « Nous avons une très longue expérience de collaboration internationale », constate le colonel Michel Gretsch, « c'est même devenu une véritable tradition. Nous sommes présents militairement au sein de l'Otan depuis les débuts, nous participons régulièrement à des exercices multinationaux, c'est dire que la collaboration avec d'autres armées ne peut que nous réjouir. » Ces propos sont toutefois nuancés par le ministre Alex Bodry. « Ces dernières années, le Luxembourg s'est mis un peu en marge des grandes manoeuvres. Il faut que nous participions davantage aux exercices internationaux, notamment ceux de l'Otan. La volonté politique sera ainsi transposée sur le terrain », précise-t-il.

Participation plus active aux programmes de collaboration

Cette volonté nécessitera entre autres un renouvellement partiel du matériel militaire. Le budget du prochain exercice prévoit ainsi un investissement de 250 millions de francs supplémentaires pour l'acquisition de véhicules militaires. La manne budgétaire profitera également à la nouvelle unité détachée auprès de l'Eurocorps, étant donné que l'armée luxembourgeoise ne dispose pas encore du matériel adéquat pour les missions de maintien de la paix.

À l'image du « Partenariat de la paix » - un programme de collaboration et d'instruction militaires entre les pays de l'Otan et les anciens États du Pacte de Varsovie où la contribution luxembourgeoise est plus que satisfaisante - l'armée luxembourgeoise tire son épingle du jeu international. Le volet politique cependant soulève des interrogations. « Nous constations avec amertume que les grands États ont de plus en plus tendance à prendre des décisions entre eux avant de les soumettre aux instances. L'envoi des Forces de réaction rapides en Bosnie en est le meilleur exemple. La France et la Grande-Bretagne en ont décidé seuls avant de présenter la question aux instances décisionnelles. Raison de plus de participer plus activement que jamais aux programmes de collaboration internationale, selon nos moyens, certes, mais de façon à marquer notre présence », résume Alex Bodry.

marc gerges
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