Livre

Paradoxes au musée

d'Lëtzebuerger Land du 18.04.2014

Hors de l’écume des jours, du mouvement de flux et de reflux, il est des moments bienvenus, d’arrêt, de distance. Le temps est alors donné d’aller à l’essentiel, questions posées quant au sens profond des choses ; de leur fin. C’est dans un tout autre sens sans doute que le mot figure sur la couverture du livre de Catherine Grenier, la Fin des musées, mais le point d’interrogation qui suit, d’une même taille, vient de suite apporter une correction. Et dans le livre même il ne sera plus question que de crise, et de façon optimiste, des chances qu’elle ouvre, des opportunités qu’elle donne, il suffira de les saisir. Les musées, pris dès lors dans les changements du moment.

Le livre est paru il y a à peu près un an, aux éditions du Regard. À l’époque, Catherine Grenier était directrice adjointe du Musée national d’art moderne au Centre Pompidou ; elle avait rejoint l’institution en 1992, y dirigeait depuis 2009 le programme Recherche et mondialisation. Ce qui donne déjà une idée des orientations de sa réflexion. De même que l’accrochage qu’elle a assuré à la fin de l’année 2013 des collections modernes du MNAM sous le libellé Modernités plurielles.

Ce qui s’est passé entretemps. Il fallait à la fin de l’année 2013 toujours penser au remplacement d’Alfred Pacquement à la tête du musée justement. Et Catherine Grenier était en piste pour le poste, face à l’Autrichien Max Hollein, chef des musées de la ville de Francfort, de l’Allemande Marion Ackermann, de Düsseldorf, et de Laurent Lebon, du Centre Pompidou-Metz. Ce fut surprenant, avec ce dernier elle proposa soudain une candidature commune. Autre coup de théâtre, on nomma finalement Bernard Blistène, bien qu’il n’ait pas été retenu du tout au départ.

À lire le livre de Catherine Grenier, au-delà des entourloupes de cette nomination, on peut regretter son éviction, son départ du Centre. En se disant qu’elle aurait mérité, avec son passé de conservatrice donnant un maximum de garanties, d’avoir l’occasion aujourd’hui de confronter ses idées de renouvellement du musée à l’action quotidienne, à la dure réalité (c’est peut-être justement cet élan qui a fait peur).

La réalité est là, en effet, avec les effets de la mondialisation, crise économique et diminution des budgets alloués, en face ce qui n’arrange rien, envolée du marché de l’art, transformation des pratiques culturelles. Et pourtant, la situation doit paraître paradoxale, on ne cesse de construire de nouveaux musées, et le nombre des expositions et leur envergure n’ont pas tendance à diminuer. C’est qu’on croit toujours à l’utilité du musée, à sa fonction, même si les accents sont mis autrement, plus sur les dimensions sociale et politique, que sur celle, originelle, patrimoniale, de collection, de conservation, d’étude, de monstration.

Catherine Grenier reste bien sûr attachée au modèle français du musée, hérité des Lumières. Elle s’en détache quand même radicalement par l’abandon d’une vision universaliste de l’histoire de l’art, d’une vision téléologique aussi faisant la part trop belle à l’art occidental. Et dans cette construction d’un nouveau regard, constitution d’un nouveau savoir (où la compréhension de l’art ne peut être détachée de celle du monde), elle pousse à un rapprochement étroit du musée et de l’université. À quoi viennent s’ajouter, pour son musée « polymorphe », d’autres relations, intensifiées, avec le public, la cité en général, les artistes.

À un moment de son livre, Catherine Grenier regrette que la crise ait conduit tels conservateurs des institutions à partir, les quitter pour le privé, passant ainsi du musée au marché. Volens nolens, elle-même a quitté le Centre Pompidou au début de l’année (toutefois ce n’est pas exactement en direction du marché). À partir du 1er février, elle est à la tête de la Fondation Annette et Alberto Giacometti, difficile pourtant d’y mettre en œuvre le programme esquissé dans son livre. La visibilité qu’elle veut assurer avec un lieu permanent, de préférence à Paris, sera nécessairement limitée, de même que les recherches et les publications qu’elle va générer, pas de doute là-dessus.

Catherine Grenier : La fin des musées ? ; Éditions du regard, avril 2013 ; 138 pages ; 18 euros ; ISBN-10: 2841053091.
Lucien Kayser
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