Rodolphe Mertens

Concours de circonstances

d'Lëtzebuerger Land du 04.03.2010

Comme beaucoup de ceux qui y ont grandi, l’architecte Rodolphe Mertens n’avait pas forcément l’intention de s’installer au Luxembourg. Mais la vie – et ses concours de circonstances – s’est plue à l’y ramener plus d’une fois constate-t-il amusé. D’abord des études à l’Institut Victor Horta de Bruxelles, « il y avait un intérêt au départ, mais pas forcément une vocation et finalement je me suis pris au jeu. Aujourd’hui, la passion est là ». Puis un début de carrière et une intense année passée à Budapest. « J’étais surtout intéressé par l’expérience des pays de l’Est. J’y serais resté plus longtemps, mais la situation économique difficile m’en a empêché ». En Hongrie, Rodolphe Mertens s’initie à l’architecture organique, véritable philosophie architecturale très pratiquée localement. « C’est un mouvement qui est né aux États-Unis, mais qui est hongrois en termes de spécificité, explique-t-il posément. Il s’agit de mettre au centre des préoccupations le bien-être de l’être humain en prenant en considération les notions d’intégration au paysage, de contexte de vie… »

Premier retour au Luxembourg, nous sommes en 1996 et Rodolphe Mertens a du mal à reconnaître le pays qu’il a quitté sept ans plus tôt. « Une évolution radicale et très positive avait eu lieu. J’ai découvert une convivialité que je ne connaissais pas. Mais c’est probablement aussi une question d’âge. Luxembourg est idéal pour les enfants et pour les adultes, ce qui va probablement changer avec l’apparition d’une population estudiantine et le développement de l’université… » En 2000, sa collaboration avec Nico Steinmetz débouche sur une participation à un concours qu’ils remportent, pour la nouvelle Imprimerie Victor Buck. « C’était une intense période d’ébullition, je voulais surtout acquérir de l’expérience, et chez Nico Steinmetz j’ai été servi. J’ai découvert une certaine particularité luxembourgeoise, comme une vision commune, des accointances en fait… Même si, bien sûr, chacun a son individualité ».

Surfant sur la vague, Rodolphe Mertens s’installe à son propre compte – « ça s’inscrit dans une logique, c’est un pari certes, mais c’est inéluctable… » –, puis part en 2001 assister à l’Académie d’été de Glenn Murcutt (un demi-dieu architecte, Pritzker Prize – suprême récompense de la profession – en 2002) à Riverdale, Australie. Il y rencontre notamment Richard Leplastrier et Peter Stutchbury. Une révélation pour lui : il intègre profondément les notions de développement durable, et d’incorporation du bâtiment dans son site en tenant compte des missions environnementales. Le coup de foudre est tel qu’il manque de s’installer outre océans. Mais c’est sans compter le pouvoir attractif du grand-duché, qui le ramène toujours dans ses filets.

Depuis, Rodolphe Mertens multiplie les synergies, entre autres avec Stefano Moreno avec qui il participe à beaucoup de ces grands concours internationaux très à la mode dernièrement au Luxembourg. Un travail décuplé, un principe éprouvant auquel il faut tout de même se confronter. « Cela demande énormément d’énergie, c’est à la fois excitant de se retrouver en lice avec des grandes vedettes et leurs énormes équipes disproportionnées par rapport aux bureaux locaux, instructif de se pencher sur des programmes qu’on ne connaissait pas avant et frustrant d’avoir à travailler si vite sur des projets qui supposent au contraire du recul… ». D’ailleurs le jeune architecte ne désespère pas de voir arriver au Luxembourg ce nouveau principe de concours à consultations intermédiaires, où l’on donne aux participants l’occasion d’éventuellement rectifier le tir en cours de route, « un gain de temps certain »…

Sur le Luxembourg aujourd’hui, Rodolphe Mertens porte un regard chargé de tendresse. Il a ses coups de gueule, comme la Cité judiciaire qui a selon lui « amoindri la force du quartier du Saint-Esprit » ou l’aberration – en termes urbanistiques -– de la place du Glacis due selon lui à l’intouchabilité de la tradition séculaire et populaire de la Schueberfouer. Mais aussi ses coups de cœur, comme le bâtiment du théâtre de la Ville qu’il affectionne tout particulièrement ou – bien sûr – l’incroyable Philarmonie. Alors les lenteurs concernant la mise en place de certaines politiques, le côté traditionaliste qui persiste, le snobisme qui fait souvent la part belle aux plus grands noms de l’architecture, l’inertie qui caractérise certains domaines, il les déplore, certes. Mais il apprécie les « qualités inhérentes » au Luxembourg qui « se projette vers l’avenir » et que son côté cosmopolite rend exceptionnel. « Ici il y a un mode de vie proprement européen, une qualité de vie spécifique qui donne lieu à des desiderata très intéressants pour un architecte ». A place to be en somme.

Romina Calò
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