Canaux de communication

#Jan25

d'Lëtzebuerger Land du 24.02.2011

Au plus fort de la révolution qui a mis fin à trente ans de règne de Hosni Moubarak, alors que les autorités cherchaient par tous les moyens à priver les Égyptiens de moyens de communiquer entre eux et avec le reste du monde, une technique de connexion des années 90 a repris du service : celle des modems téléphoniques, dite « RTC ». Des associations européennes ont mis en place des lignes pour permettre aux Égyptiens de continuer d’alimenter les hashtags dédiés de Twitter et les pages de Facebook qui ont joué un rôle central dans ce soulèvement.

Sur Twitter, le tag de ralliement le plus important de la révolution égyptienne a été #Jan25, en référence à la date du début des protestations, avec #Tahrir. En Tunisie, le hashtag qui a fédéré le mouvement contre Ben Ali a été #sidibouzid, lieu des premières manifestations le 18 décembre, là où Mohamed Bouazizi s’est immolé il y a plus de deux mois. #Sidibouzid est d’ailleurs aujourd’hui un hashtag qui reste actif : il sert aux Tunisiens non seulement à s’informer sur les événements de la transition tunisienne, mais aussi à faire le lien avec les soulèvements au Yémen, en Égypte ou en Libye.

Jared Cohen, ancien expert ès technologies du Département d’État, a expliqué comme suit, dans un tweet, le rôle des différents canaux de communication utilisés par le mouvement révolutionnaire au Caire : « Facebook pour fixer la date, Twitter pour propager la logistique, YouTube pour montrer au reste du monde, tous pour connecter les gens ». Le monde arabe s’est révélé non seulement ouvert aux nouvelles technologies, des SMS aux groupes Facebook, mais apte bien plus que l’on ne s’y attendait dans les pays occcidentaux à les utiliser pour se débarrasser du joug de ses autocrates.

Il y a un risque, dans ce genre d’ana­lyse mettant en avant le rôle des techno­logies dans les soulèvements : celui d’oublier les facteurs socio-économiques tels que la hausse vertigineuse du prix des aliments ces derniers mois, la haine des dictateurs cyniques et corrompus, les aspirations à davantage de liberté et de démocratie. Mais il est clair que sans le recours à leurs téléphones portables, à leurs connexions Internet, à leurs comptes Facebook, les Égyptiens auraient eu beaucoup plus de mal à se mobiliser, à s’organiser et à attirer l’attention des opinions hors de leur pays sur leur combat. La possibilité pour des manifestants de publier eux-mêmes sur YouYube des reportages sur des actes individuels de résistance contre la répression, évoquant l’acte embléma-tique du jeune Chinois qui avait osé défier les chars sur la place Tienanmen, les a grandement motivés et a rendu inopérants les efforts des autorités pour intimider la presse. Sans compter que le taux de pénétration d’Internet reste malgré tout très inférieur dans le monde arabe à celui que l’on connaît en Europe ou aux États-Unis. Les moyens de communication « low tech », du bouche-à-oreille aux tracts et aux affiches, ont donc joué un rôle essentiel dans les mobilisations sur le terrain, un rôle supérieur aux hashtags Twitter, vidéos sur YouTube et groupes Facebook.

Mais ces derniers, ainsi que les astuces utilisées par certains bidouilleurs égyptiens pour contourner la censure du Net – certains ont mis en place des protocoles anonymes de type Tor pour braver les tentatives des autorités d’étouffer et de surveiller les communications en ligne – ont permis aux manifestants d’informer le monde entier de leur mouvement en temps réel. Signe que la plateforme de microblogging en particulier a été identifiée comme un puissant facteur de mobilisation et visée par les censeurs égyptiens, Twitter a été bloqué en Égypte le 25 janvier, une situation confirmée depuis San Francisco par la société. Les révolutions arabes en cours ne sont pas des révolutions Twitter, mais les nouvelles technologies y auront joué un rôle facilitateur non négligeable.

Jean Lasar
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