L’importance de la pensée, même ou surtout en temps de rigueur budgétaire, la transdisciplinarité, les chiffres et le Luxembourg : un entretien avec Emma Lavigne, la nouvelle directrice du Centre Pompidou-Metz

S’autoriser des expérimentations

d'Lëtzebuerger Land du 15.05.2015

d’Land : Vous avez accueilli 350 000 visiteurs l’année dernière (2014), soit 100 000 de plus que les estimations hautes fixées avant l’ouverture. Quelle est votre recette et n’y a-t-il pas un risque de devenir otage d’une certaine attente de la part du monde politique et de l’opinion publique de « faire du chiffre », d’attirer toujours plus de visiteurs ?

Emma Lavigne : On cherche avant tout à faire du qualitatif, même si c’est toujours un plaisir de voir grimper les chiffres. En ce moment, on met en place des outils plus précis pour savoir d’où viennent les visiteurs, et on constate une nette augmentation des visiteurs étrangers : ils constituaient 23 pour cent de nos visiteurs en 2013 et 35 pour cent en 2014 ; dix pour cent de notre public vient d’Allemagne. Ces chiffres prouvent que nous avons notre place au cœur de l’Europe. En plus, nous nous adressons plus spécifiquement à certaines franges du public, nous défendons par exemple la gratuité pour les moins de 26 ans. Cela a certes un coût pour nous, mais il est important que ce public se sente chez lui ici.

On sait qu’il y a toujours une certaine cristallisation du public autour de l’ouverture d’un nouveau musée, mais si notre fréquentation pouvait se maintenir à 350 000 personnes, ce serait formidable. On serait ainsi comparable à la Fondation Beyeler à Bâle, qui attire 330 000 personnes par an, ce qui est exemplaire à mes yeux. Je serais très heureuse que le Centre Pompidou-Metz s’inscrive dans la vie des gens. Ainsi, on fait tout un travail autour des expositions, avec des lectures et des spectacles vivants par exemple, pour que les gens qui ont aimé une exposition reviennent pour cette programmation parallèle.

Après, les expositions qu’on peut proposer sont plus ou moins faciles d’accès, par exemple les monographies sur Michel Leiris et sur Tania Mouraud que nous proposons actuellement ont une belle fréquentation, même s’il ne s’agit pas de figures très connues du public. Mais ils sont liés de manière très forte au temps, à leur époque et ont une œuvre engagée. Après, Tania Mouraud n’est pas Jeff Koons, ce ne sont pas de blockbusters.

Pour cet été, on prépare une exposition sur Andy Warhol, mais elle ne visera pas que la présentation de ses grands « chefs-d’œuvre », elle montrera au contraire plutôt le Warhol underground. Celui qui, en pleines swinging sixties à New York, a capté le réel et saisi une faille, une rupture dans la société américaine et a réalisé ses séries sur la peine de mort ou la Disaster Series… Voilà ce que je défends : l’idée de s’autoriser des expérimentations. Nous sommes un lieu de création d’expositions qui s’articulent autour de la pensée. Ainsi, je considère que la pensée de Leiris reste essentielle pour nous encore aujourd’hui, lui qui était un ami des artistes les plus importants de son époque, et qui avait une telle empathie pour l’Autre que, en pleine période des colonies, il en devenait presque suspect. C’est très important de continuer à mettre la pensée au cœur de nos projets.

Phares, Leiris & Co (avec des œuvres de Picasso, Mirò ou Giacometti…) et Tania Mouraud, puis Warhol Underground et plus tard, Cosa mentale : art et télépathie au XXe siècle : en quoi ces expositions sont représentatives pour votre programmation ? Quel est le profil que vous voulez donner au Centre Pompidou-Metz ? Rupture ou continuité par rapport à ce que faisait votre prédécesseur Laurent Le Bon ?

Phares, Leiris & Co, Tania Mouraud et Cosa mentale sont des expositions dont j’hérite, mais avec lesquelles je me sens tout à fait à l’aise. D’ailleurs, j’ai tout fait pour que Cosa mentale puisse avoir lieu, à un moment où nous discutions rigueur budgétaire, même si elle ouvrira quelques mois plus tard que prévu. Cela fait plusieurs années que son commissaire, Pascal Rousseau, travaille sur les relations entre l'art et les modes de communication de la pensée, et j’estime que sa recherche ne doit pas être stoppée par des problèmes budgétaires, son travail ne doit pas s’arrêter.

Justement, vous venez de parler de vos problèmes budgétaires : Suite à la baisse de la subvention du Conseil régional de Lorraine de quatre à trois millions d’euros l’année dernière, il vous manquait un million (sur un budget d’un peu plus de douze millions d’euros)... Avez-vous pu surmonter cette « impasse financière » dans laquelle se trouvait la maison à votre arrivée ?

Je peux dire que nous sommes sortis de l’ornière, mais la situation reste fragile. Surtout au vu de la grande réforme territoriale qui se prépare en France – même si elle peut aussi être une chance, car on sera au cœur d’une grande région française. C’est la première année qu’on a un budget aussi bas : 12,1 millions d’euros. Ce qui est très peu, sachant que la Cour des comptes nous a certifié qu’on devait avoir au moins quatorze millions d’euros pour fonctionner convenablement. Mais on doit garder le cap de cette deuxième phase de développement de cette institution.

Durant toute la phase de planification et au moment de l’ouverture, on avait l’impression que le Centre Pompidou-Metz était vraiment l’objet du désir des politiques, que ce soit de la Ville de Metz, de l’agglomération ou de la région. Mais peu de temps après, ce désir semblait s’être évanoui, l’attention publique se détournait…

Je ne suis arrivée qu’en octobre de l’année dernière. Mais je dois dire que les discussions que j’ai pu avoir avec les responsables politiques étaient très stimulantes et que tous les élus m’ont témoigné d’une grande confiance, tous m’ont dit à quel point le Centre Pompidou-Metz était un phare pour eux. On a parlé de la visibilité qu’il procure à la région et de la programmation à plus long terme. Par ailleurs, nous avons la chance que le Département soit prêt à mettre 320 000 euros de plus cette année, et au-delà, souhaite entrer dans l’établissement qui chapeaute le centre.

Le Centre Pompidou-Metz fête cette année son cinquième anniversaire. De quelle manière ? Et quelle sera la programmation pour la suite ?

Nous allons fêter notre anniversaire avec une programmation spéciale pour la Nuit des musées, le 16 mai, et un goûter pour tout le monde, notamment les familles, le 17 mai. Ensuite, Céleste Boursier-Mougenot, l’artiste qui représente la France à la biennale de Venise cette année, dont je suis également commissaire, présentera son œuvre Clinamen dans le Forum, en dialogue avec l’architecture de Shigeru Ban. Parce que j’ai aussi envie de développer des dialogues avec l’architecture du bâtiment. Cette exposition de Céleste Boursier-Mougenot fera le lien avec Venise et Paris, où il présentera également son travail cet été, au Palais de Tokyo. Je veux faire résonner la scène internationale à Metz et inscrire Metz dans le réseau des capitales incontournables de l’art contemporain. En parallèle, à partir de fin juin, Tania Mouraud prendra possession de la ville, son exposition s’étendra sur le tout le territoire messin : l’art quitte le centre. C’est l’idée de confier les dés de la ville à une exposition.

Ayant notamment travaillé à la Cité de la musique et au Centre Pompidou à Paris, vous avez toujours interrogé les liens entre la musique, le son et les arts visuels – avec des expositions comme Electric Body. D’autres expositions dont vous assuriez le commissariat, comme Elles, Danser sa vie ou la monographie de Pierre Huyghe récemment prouvaient votre approche interdisciplinaire. Comment se déclinera-t-elle à Metz ?

Je peux vous en parler à l’exemple de l’exposition Warhol Underground, dont je suis commissaire : l’exposition parlera des environnements imaginés par Warhol et qui lui on permis de travailler de manière collective. Elle montrera comment Warhol, en plein cœur des années 1960, a créé la Factory et soutenu les Velvet Underground dans leur lancement. Comment Warhol est à l’écoute du monde qui l’entoure et comment il capte tout ça pour le transformer en films, en œuvres d’art, etc. Ce sera assez expérimental et avec une dimension pluridisciplinaire qui me tient toujours à cœur.

Je dois dire que le contexte musical à Metz et dans la région – la programmation de votre Philharmonie est tout simplement époustouflante – est quelque chose de très stimulant que j’ai ressenti immédiatement en m’installant ici. Dans ce contexte, on sera un lieu où la pluridisciplinarité est centrale.

Le Centre Pompidou-Metz est à équidistance entre Paris et le Luxembourg – au moins en TGV. Quelle est votre relation au grand-duché et à ses institutions d’art contemporain ? Et qu’en est-il du public ?

Je connais bien Enrico Lunghi depuis longtemps et j’ai beaucoup d’admiration pour lui. Il prend des risques et défend à fond les artistes, sa programmation a une véritable originalité. Je sais qu’il est très difficile de ne programmer que de l’art contemporain comme il le fait. Le Casino Luxembourg avait une programmation extrêmement importante pour moi, Enrico était le premier à donner par exemple une chance au jeune curateur que fut alors Hou Hanru, avec Gare de l’Est – et nous regardions tous ce qui se passait au Luxembourg à ce moment-là, parce que Paris était un désert en art contemporain à l’époque – c’était avant le Palais de Tokyo. La politique du Luxembourg en art contemporain est, et a toujours été, importante pour moi. Enrico est constamment aux aguets de ce qui se passe, de ce qui se crée, de comment l’art résonne avec son époque. Il faut faire attention que l’art ne s’institutionnalise pas trop, et Enrico garde toujours cette liberté. On compte beaucoup échanger et essayer de refaire quelque chose ensemble comme ce grand projet régional que fut Mono.

Puis je connais bien Stéphane Ghislain Roussel pour avoir travaillé avec lui à la Cité de la musique. Il a déjà montré son spectacle Monocle ici et je vais intégrer ses recherches sur les relations entre les arts plastiques et la musique dans un projet sur Fluxus prochainement. En plus, la Secrétaire générale des Amis du Centre Pompidou-Metz, Madame Lotus Mahé, habite au Luxembourg. Vous voyez que les liens sont multiples. Personnellement, je suis germanophile et germanophone, je souhaite aussi développer nos liens avec l’Allemagne.

En ce qui concerne le public luxembourgeois, il vient déjà beaucoup chez nous. Il faut que les Luxembourgeois se sentent chez eux au Centre Pompidou-Metz, il faut qu’ils se sentent presque dans le même pays tellement on est proches.

Toutefois, le Centre Pompidou-Metz reste attaché à Paris, à la maison-mère, dont vous pouvez utiliser les riches collections pour monter vos expositions. Cela constitue un net avantage sur un musée comme le Mudam, dont la collection est encore très jeune et embryonnaire.

Oui, nous pouvons y puiser, mais pas exclusivement. J’ai passé sept ans au Centre Pompidou à Paris durant lesquels j’ai pu travailler sur cette collection et c’est passionnant que je puisse continuer à l’explorer. Nous n’avons en effet pas de collections ici, pas de budget d’acquisition et pas de conservateur – cela demanderait une autre structure.

Il y avait déjà un important acteur d’art contemporain à Metz, le Frac, qui remonte aux années 1980. Quelle est votre relation avec lui ?

J’ai beaucoup suivi la programmation du Frac Lorraine, parce que sa directrice, Béatrice Josse, travaillait sur les mêmes problématiques que moi : la performance et les possibilités de son archivage, par exemple avec des protocoles qui permettent de les réactiver, ou alors les femmes et leur place dans le monde de l’art. Cela m’a toujours intéressé et j’ai beaucoup aimé la rigueur de la construction de sa collection. C’est formidable ce qu’elle fait, parce qu’elle suit une ligne très rigoureuse – qui est d’autant plus importante que dans le monde de l’art aussi, tout s’uniformise. J’ai hâte de pouvoir travailler plus avec eux. Nous sommes des institutions complémentaires.

Vous êtes aussi commissaire du pavillon français à la biennale d’art contemporain de Venise, qui s’est ouverte la semaine passée. Vous avez développé un projet avec l’artiste Céleste Boursier-Mougenot, Rêvolutions, sur les notions d’hybridations et le contrôle de l’homme et de la nature…

Le pavillon s’articule autour de trois arbres qui se déplacent à partir de leurs métabolismes. On extrait le potentiel sonore qui est contenu dans ces arbres. C’est un travail très expérimental et poétique.

Entretien réalisé à Metz le 27 avril 2015.
josée hansen
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