Fundamental Monodrama Festival

Bien le bonjour d’une époque ensanglantée

d'Lëtzebuerger Land du 17.06.2016

Les hommes... Oh, les hommes, elle ne les aime pas beaucoup. Pourtant, elle en fréquente, Nour. Des dizaines. Elle est pute, « de mère en fille, depuis deux générations ». Mais Nour est aussi une « putain de femme libre » qui a perdu sa foi en Dieu à l’âge de douze ans, le jour du décès de sa mère, morte des suites d’un avortement sanglant, lorsque Nour, au lieu d’être aidée et réconfortée par les forces de l’ordre, a été victime d’un viol collectif de ces mêmes flics. Suivit sa première passe, pour vivre. Sa foi, elle ne l’a retrouvée que le jour de la naissance de sa fille, treize ans aujourd’hui, qui est sa raison d’être, qui la motive à tenir, à travailler pour payer ses études, pour qu’elle puisse s’en sortir du cercle infernal de l’exploitation. Les hommes, pour elle, ne sont que violence et domination, jeux de pouvoir et frustrations.

Nour est l’héroïne de la pièce Dans les yeux du ciel de l’auteur franco-marocain Rachid Benzine, un texte datant de 2014 et créé vendredi dernier en pièce d’ouverture du Fundamental Monodrama Festival 2016 à la Banannefabrik par Joël Delsault, en présence de l’auteur, avec Valérie Bodson dans le rôle de Nour et Amina Annabi au chant, magnifique présence mélancolique. Il s’agit de la première pièce de Rachid Benzine (45 ans), politologue et enseignant à Sciences Po Aix-en-Provence, connu pour ses positions en faveur d’un islam libéral. Il imagine ici le Printemps arabe vécu par une femme, une prostituée, en bas de l’échelle sociale, qui vit dans sa chair, et c’est le cas de le dire, cette révolution décevante, qui accueille dans son lit l’un après l’autre le général arrogant et frustré, le barbu fou, l’homme d’affaires sans vergogne ou le journaliste étranger venu pour rendre compte des événements dans son journal. Dans une construction dramaturgique complexe, Nour raconte ces clients, dont elle n’aime aucun, sa douleur toujours inconsolée sur le sort tragique de sa mère, son amitié pour Slimane, jeune homosexuel révolutionnaire, son espoir pour une meilleure vie pour sa fille. Mais dans ce Maroc-là, de l’entre-deux, tout semble soudain possible, une fois le dictateur parti. Même si Nour n’est pas une révolutionnaire, qu’elle veut juste vivre sa vie et protéger sa fille, tenir, rester debout, elle voit les défilés dans la rue, sent le souffle de la libéralisation des mœurs, admire la ferveur de Slimane, qui milite pour la libération sexuelle – mais elle sent aussi les contre-coups, les barbus plus frustrés que les généraux, la violence aveugle des islamistes radicaux, la flambée des prix et l’oppression des femmes, encore plus radicale qu’avant la révolution.

Valérie Bodson est majestueuse en Nour, naviguant constamment entre la rage, le désespoir et des lueurs de bonheur. Malgré une vie dure, loin d’être enviable, malgré les coups qu’elle encaisse (au sens propre comme au figuré), elle ne se laisse pas abattre, continue pour sa fille, croit en un avenir meilleur. La vie de Nour se passe dans une petite chambre avec balcon – sur lequel il n’y a « pas de Roméo » –, elle regarde les défilés avec une certaine distance. Valérie Bodson, passant en un tour de l’abattement à la joie, sait enchaîner sans transition des moments de grande tristesse et de petites joies d’un rayon de soleil, d’un chant fredonné avec Amina Annabi, d’un pas de danse. C’est que Nour n’est pas dupe : elle sait que « la religion est le masque le plus opaque de la corruption » et regrette que ce sont « les femmes [qui] veillent au maintien de l’ordre établi ». Bien que Dans les yeux du ciel se termine en un bain de sang, ce n’est pas une pièce déprimante. Au contraire, Rachid Benzine semble laisser une place à l’espoir.

La guerre est le sujet d’une deuxième création : Schlachtfest – Ich bin Blut, écrite et mise en scène par Andrea Imler, avec Lou Stenger en actrice et Doro Bohr à la guitare. Une jeune femme y relate l’engagement de son mari dans une guerre lointaine, qui n’est jamais nommée, par un patriotisme qu’elle ne comprend pas. Enceinte de leur fils, elle s’accroche alors aux télécommunications, « ce fil est devenu ma seule relation avec lui », jusqu’à ce qu’il disparaisse sans laisser de traces. Ou est-il revenu ? Est-il ce monstre méconnaissable, une machine de guerre ? On pense bien sûr au Brody de la série Homeland, transfiguré par son expérience de guerre, devenu étranger à sa propre famille à son retour. Mais malgré quelques belles envolées lyriques et quelques superbes interprétations musicales par Doro Bohr à l’arrière-plan, malgré une performance physique respectable de la jeune Lou Stenger (Schauspiel Köln), la pièce d’Andrea Imler est trop erratique pour en saisir le sens, sinon cette grande confusion qui règne à notre époque, surtout face à la violence ambiante.

La guerre, la vraie, plusieurs guerres consécutives, ont dominé la vie de Hind Al-Harby, journaliste irakienne qui a fui son pays parce que sa vie y était en danger. Mardi soir au Kasemattentheater, Hind racontait sa vie dans Death Journey, son histoire de la traversée dangereuse de la mer Égée et de la route des Balkans, l’été dernier (voir aussi p.4), les trafiquants criminels, la peur et la solidarité. Death Journey est une pièce documentaire, un témoignage poignant, dont la violence réelle contraste si fortement avec tous les textes littéraires, desquels on critiquerait l’exagération dans le tragique en lisant un tel récit. La présence de Hind Al-Harby, si courageuse et si sincère, est comme un contrepoint aux autres monodrames de ce festival, où des acteurs et actrices doivent souvent élaborer très méticuleusement une posture naturelle pour interpréter un texte fictif.

Ce n’est pas le registre de Samuel Finzi, bête de scène s’il en est. Samedi, l’acteur-star du Deutsches Theater Berlin – que beaucoup connaissent pour ses participations au Tatort, et certains pour ses rôles sous la régie de Frank Hoffmann, récemment en partenaire de Wolfram Koch dans Rhinocéros de Ionesco –, donnait une leçon de jeu d’acteur dans Tagebuch eines Wahnsinnigen de Gogol (Journal d’un fou ; 1835). Il y incarne Poprichtchine, petit employé de bureau subalterne et appliqué, chargé de missions importantes comme la gestion de dossiers et de tailler les crayons pour son chef, « un homme intelligent ». Mais Poprichtchine ne veut pas respecter son rang, tombe amoureux de la fille du directeur et, frustré par les appels à l’ordre de son supérieur hiérarchique, sombre peu à peu dans la folie : il commence à entendre parler les chiens, voire à lire les lettres qu’ils s’envoient, devient de plus en plus paranoïaque, jusqu’à être persuadé qu’il est le roi d’Espagne.

Samuel Finzi est absolument grandiose dans un jeu précis et physique, où un tas de planchettes, une espèce de Kappla géant, lui sert de référent de l’ordre et du désordre. Finzi entame le spectacle assis dans le public, puis s’approprie la scène presque vide, et prend peu à peu le mauvais œil, un regard empreint de folie. Il saute, crie, gesticule, pleure, bégaye, casse tout – la maîtrise de son art est à couper le souffle. S’il fallait un argument pour que ce petit festival pointu survive, ce sont de telles performances d’acteurs, des seuls-en-scène où de grands artistes puissent prouver toute l’étendue de leur talent.

Puis il y eut ce grand moment d’émerveillement dimanche soir : Benjamin Verdonck, artiste associé du Toneelhuis à Anvers, et l’incroyable poésie absurde de Notallwhowanderarelost, qui avait été invité au festival d’Avignon l’année dernière, Verdonck, avec ses airs de Tintin décalé ou de clown triste, ne parle guère, mais exécute les gestes les plus absurdes avec un sérieux incommensurable. Comme : faire tenir une chaise avec deux pieds sur deux cannettes de Coca placées sur une table, – et en plus un ballon de football sur le sommet de cette construction improbable. Ou : venir dire un bref texte sur sa vie, portant une veste trop grande encore tenue par un cintre qui tient comme par magie au-dessus de sa tête. La principale activité de son spectacle pourtant se déroule dans une sorte de sculpture géante qui rappelle les œuvres de Matthieu Mercier ou de Patrick Corillon, Verdonck maniant fils et poulies pour faire naître une belle histoire avec des triangles mouvants, l’histoire d’une rencontre, d’un amour et de sa fin. Sans son ni musique, à part quelques chants d’oiseau provenant d’un disque vinyle, Verdonck engloutit le public dans sa grande concentration, dans son émerveillement pour cette alchimie amoureuse racontée par la géométrie. Un moment de plaisir esthétique aussi pur que la rigueur de l’artiste.

Le Fundamental Monodrama Festival dure encore jusqu’au dimanche, 19 juin. Prochains spectacles : ce soir, vendredi 17 : Turaab de Lana Nasser (Jordanie / Pays-Bas) ; samedi, 18 juin : Monolabo, avec six brefs spectacles de jeunes créateurs luxembourgeois ; dimanche, 19 juin : Curtain call ! de et avec Judith Rosmair ; programme complet disponible sous www.fundamental.lu.
josée hansen
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