Projet de loi concernant la dissimulation du visage dans les espaces publics

Atteinte à la liberté des femmes musulmanes

d'Lëtzebuerger Land vom 18.08.2017

Je propose de partager ici mon opinion sur le projet de loi concernant la dissimulation du visage dans les espaces publics, tout d’abord en tant que femme musulmane et résidente au Luxembourg, et secondement en tant que sociologue.

D’emblée, à la lecture du texte, un certain ressenti sur cette loi me pose problème comme à chaque fois où il s’agit de légiférer sur des questions traitant en premier lieu des femmes. Le texte en lui-même pose la question de la dissimulation du visage dans les lieux publics de manière générale, mais communément et dans les medias il est fait allusion à une loi anti-burqa, donc une loi qui concernerait en premier lieu les femmes, et, plus particulièrement, les femmes musulmanes qui portent ce vêtement. À mon sens, il y a là directement une atteinte à la liberté de ces femmes qui ont choisi cet habit pour des raisons religieuses. Comment peut-on contraindre une personne qui est convaincue que le port d’un certain vêtement est prescrit par sa foi, sa culture ou ses valeurs religieuses ? Que l’on accepte ou non cette position, il me semble très délicat de créer une interdiction par le biais d’une loi.

D’autant plus lorsque l’on sait que le voile intégral au Grand-Duché concerne une poignée de femmes, et que selon ma propre expérience je n’ai pour l’instant croisé aucune femme qui porte ce vêtement dans les rues ou lieux publics au Luxembourg. Ce phénomène étant très marginal et marginalisé aussi bien en dehors de la communauté musulmane qu’en son sein. Les femmes qui font ce choix, et on a pu le constater dans le cas français, sont rarement des femmes auxquelles on a imposé le voile intégral, mais davantage des jeunes femmes célibataires, divorcées, converties, et qui sont même parfois en rupture avec la société et leur entourage étant donné que l’époux ou les parents se sont opposé à ce choix. Nous sommes donc souvent face à des femmes revendiquant leur libre arbitre.

En légiférant, il y a un risque de marginaliser davantage ces femmes, qui constituent une minorité, et de les contraindre encore plus qu’elles ne le sont à rester aux marges de la société. Dans le projet de loi, il est question d’interdire la dissimulation du visage dans les établissements de soins et de santé, dans les services de transports publics. Cela me fait craindre que les femmes concernées ne se retrouvent dans des situations particulièrement précaires, n’ayant plus accès ni aux transports ni aux soins, si elles refusent de se plier à la législation. Plutôt que de légiférer, il serait préférable de laisser la place à la discussion et à la négociation, aux « accommodements » entre les personnes, ce qui constituerait justement une réalité du vivre ensemble. Il est évident que pour des questions de sécurité et d’ordre public, il peut être demandé à un individu, femme ou homme, de se découvrir le visage, de retirer son casque moto, et il est à mon sens parfaitement normal de répondre à ces exigences dans des conditions qui respectent aussi bien l’ordre public et la sécurité que les convictions personnelles de la personne.

Il fut un temps (et encore aujourd’hui dans certains pays) où une femme qui découvre ses bras où ses jambes, était considérée comme portant atteinte à l’ordre public et à la morale, et son comportement était perçu comme contraire au vivre ensemble. D’autres peuvent considérer qu’une femme, même si elle est décisionnaire de sa tenue vestimentaire, est en fait manipulée par la société et les medias, qui font d’elle un objet pour les hommes, et qu’elle est en fait contrainte de se plier à des exigences masculines et extérieures à elle. De même, la femme qui décide de porter le voile intégral, et revendique ainsi son libre arbitre, peut être considérée comme ayant subi en fait un embrigadement et comme étant, sans même le savoir, victime d’endoctrinement et de fanatisme religieux.

Enfin, en tant que sociologue, il m’est important de souligner que sept ans après la loi sur le voile intégral en France, il a été constaté que le fait de légiférer avait créé des « vocations » auprès de certaines femmes, qui, considérant cette loi comme liberticide, avaient pris le parti de porter le voile intégral alors qu’elles portaient par exemple un simple voile auparavant, affirmant ainsi leur volonté de « lutter » et adoptant une démarche de revendication en s’opposant à une société qui leur apparaît comme hostile, renforçant encore davantage la fracture sociale et allant ainsi contre le vivre ensemble, concept qui est pourtant fortement invoqué dans le projet de loi.

Il s’agit là d’une recherche identitaire plus que religieuse, car il est apparu que la pratique religieuse et piétiste des femmes ayant adopté le voile intégral après la loi de 2010 en France ne s’est pas accrue. Cette démarche revendicatrice contre la loi est perçue comme valorisante, et a même créé un renversement du stigmate : porter le voile intégral devient une fierté et non plus un symbole de soumission.

Il est à donc craindre que les mêmes phénomènes se produisent au Grand-Duché, conduisant des jeunes femmes déjà discriminées à l’être encore davantage, les éloignant des services de formation, de transport, de soins. Et conduisant d’autres femmes qui ne dissimulaient pas leur visage à le faire dans une forme de rébellion ou de recherche identitaires. Ce qui serait dommageable étant donné que le Grand-Duché est considéré par sa communauté musulmane comme une nation encline au dialogue social, et à la négociation, plutôt qu’à l’interdiction et à la sanction.

Nassera Guezzen Azizi est sociologue et doctorante à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (Iris) à l’Université Paris 13.

Nassera Guezzen Azizi
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