Avec le gigantesque projet Kanal-Centre Pompidou, Bruxelles se positionne sur la carte européenne des centres d’art contemporain

Le paquebot de l’art

d'Lëtzebuerger Land vom 18.05.2018

Désacraliser l’art Le mannequin d’Alain Séchas (1985) n’a probablement jamais été exposé avec autant de pertinence que dans ce petit bureau au tapis-plein gris, murs gris et ces hideux rideaux en lamelles qui sont le quotidien de beaucoup d’employés de bureau : le personnage grandeur nature, costume gris et peau gris foncée, est noyé la tête en bas, pieds en haut, dans un seau de béton. Dans une salle adjacente, la Grande armoire (1987) et le Pouf (1987) de Fischli & Weis semblent naturellement à leur place, les lettres de Jenny Holzer courent derrière le verre du guichet et les armoires métalliques de Matias Faldbacken, Untitled (Locker Sculpture #01) (2010) pourraient avoir été maltraitées sur place par cette ceinture jaune fluo. L’exposition Objet : Administration réunit également des noms comme George Brecht, Tatiana Trouvé, Claire Fontaine ou Marcel Broothaers.

À quelques centaines de mètres de là, les anciens ateliers de tôlerie et de carrosserie, avec leur murs blancs et la magnifique lumière entrant par les grandes baies vitrées, accueillent l’exposition Tôles : un Donald Judd peu connu – Untitled, de 1974-1975 –, des chaises de Ron Arad, le surprenant Loud House de Martin Kersels (1960) ; une compression de César ou la pelle à neige de Marcel Duchamp (In advance of the broken arm… En prévision du bras cassé, 1915/64, l’œuvre la plus ancienne ici) sont véritablement transfigurés dans un contexte réaliste, loin du white cube.

Découvrir Kanal Brut, l’exposition de préfiguration du futur projet Kanal-Centre Pompidou, est surprenant, non seulement par ses dimensions – 39 100 mètres carrés de surface brute, dont 12 500 mètres carrés d’espaces publics intérieurs –, mais aussi par son état, la manière dont l’art se love dans les anciens vestiaires, la cantine, les bureaux, les ateliers. Parfois, il s’y perd, d’autres fois, même des œuvres surdimensionnées comme la Maison tropicale de Jean Prouvé (1953) vous attendent au tournant – et semblent même presque de format modeste. Il y des coins superbes, comme les étagères jaunes des anciens magasins, qui ne sont pas de l’art, ou des canapés recouverts de tapis sur lesquels on est invité à se reposer après avoir marché durant des heures, qui sont en fait une œuvre, l’Auditorium de Franz West (1992).

Un projet politique C’est au début des années 1930 que Citroën construisit son grand garage à Bruxelles, la légende veut que ce fut André Citroën lui-même qui le dessina jadis, surtout cette élégante rotonde donnant sur la place est mythique. Entre le canal et la place Yser, il marque l’entrée vers Molenbeek. Pour rejoindre le garage à pied, on emprunte le boulevard d’Anvers bordé de magasins d’alimentation africains. Bruxelles est un melting pot dont le fonctionnement étonnera toujours. Peu à peu pourtant, les piétons changent : depuis le 5 mai, week-end d’ouverture de Kanal Brut, beaucoup de bobos et de hipsters modeux s’engouffrent vers le paquebot Citroên.

En 2015, la Région Bruxelles-capitale acheta tout le site et lança un concours d’architecture pour lequel la Société d’aménagement urbain de la capitale reçut 92 candidatures. Un jury, présidé par l’architecte suisse Roger Diener, retint une association d’architectes belgo-helvético-britannique – noArchitecten, EM2N et Sergison Bates Architects. Pour pouvoir construire un musée à la fois dans les délais – le chantier débutera en 2019 et doit être achevé en 2022 – et dans le budget imparti (125 millions d’euros), ils vont construire trois grandes « box-in-the-box », dont les conditions de température et d’humidité sont plus facilement contrôlables que sous la verrière des grands halls. D’ici juin 2019, Kanal Brut offre au grand public une possibilité de se faire une idée des lieux, de s’approprier ce patrimoine architectural – et peut-être de mieux accepter les investissements publics. Pour la Ville, il s’agit surtout d’un projet de marketing pour Bruxelles, « un pôle culturel propice au rayonnement de la capitale européenne », lit-on dans les dossier de presse. Si les directeurs des musées existants, que ce soient les Musées royaux des Beaux-Arts, dont le directeur Michel Draguet ne cesse de s’en prendre au projet, ou le plus récent centre d’art contemporain Wiels s’offusquent de cette soudaine passion pour l’art de la région Bruxelles-capitale et craignent une concurrence déloyale de la part d’une grosse machine d’exposition, Yves Goldstein, chargé de mission de la région en charge de Kanal, joint par le Land, le réfute catégoriquement : « En matière culturelle, on est toujours dans l’addition. Ces procès qu’on nous fait sont des mensonges. Pas un euro qu’on investit ici ne va échapper aux autres [qui ne sont pas financés par la région, mais par l’État, ndlr.]. Au contraire, on va même leur permettre d’augmenter leur fréquentation… »

Un projet artistique Le coup de génie de la région Bruxelles-capitale a été de s’allier au Centre Pompidou, qui, après Metz et Malaga et avant Shanghai, continue ainsi sa stratégie d’expansion. Kanal sera exploité par une fondation éponyme, « actuellement encore de droit privé, mais nous avons demandé le statut d’utilité publique », précise Yves Goldstein. Cette Fondation Kanal s’est associée pour dix ans au Centre Pompidou, qui lui met à disposition non seulement son vaste catalogue d’œuvres d’art – certaines des plus de 160 œuvres datant de tout le siècle passé exposées pour l’ouverture n’ont jamais été montrées au Pompidou Paris –, mais aussi tout son savoir-faire. Ainsi Bernard Blistène, le directeur du Musée national d’art moderne-Centre Pompidou en assure le commissariat général et a concocté un programme interdisciplinaire – les week-ends seront ponctués de performances et de spectacles – et inclusif : pour tous les publics, toutes les nationalités, toutes les communautés artistiques. Alors que les Belges reprochent aux Français leur impérialisme culturel et leur chauvinisme – Françoise Nyssen, la ministre française de la Culture, venue à l’inauguration, est d’origine belge ; tous les grands journaux culturels français ont déclaré Bruxelles ville branchée en amont de l’ouverture – Kanal répond avec une série de commandes et d’acquisitions d’œuvres d’artistes belges.

Et alors que l’ancien sénateur de Berlin Tim Renner a littéralement ruiné la Volksbühne berlinoise en y nommant le curateur Chris Dercon pour en faire un projet-phare de la « marque Berlin », Bruxelles avance de manière beaucoup plus circonspecte : l’année zéro, donc de mai 2018 à juin 2019, dispose d’un budget de 8,5 millions d’euros, « tout compris, même la sécurisation des bâtiments » selon Goldstein – soit seulement 1,4 million de plus que le Mudam par exemple (qui a un dixième de la surface). L’accord avec le Centre Pompidou coûte deux millions d’euros par ans, sur dix ans. Le but étant, toujours selon Yves Goldstein, que Kanal devienne indépendant à l’horizon 2028, avec alors aussi une collection propre, que la fondation commence à acquérir dès cette année. Une partie de l’espace – 7 000 mètres carrés, dont 1 800 de surface d’exposition – sera en outre réservée au centre d’architecture Civa, qui y montre actuellement les maquettes des projets finalistes du concours d’architecture.

Parallélisme Un bâtiment industriel désaffecté remontant au début du XXe siècle, aux dimensions gigantesques et avec encore ce charme d’un lieu marqué par le travail humain – les installations techniques, les traces humaines –, cela rappelle forcément la Halle des soufflantes à Belval. On ne saurait que recommander aux responsables du ministère de la Culture et de la Ville d’Esch de rendre visite à Kanal avant de prendre trop hâtivement une décision de démolir la halle industrielle. Les visiteurs à Bruxelles sont heureux de découvrir les lieux, de marcher et de courir sur les rampes conçues pour les voitures, de s’engouffrer dans les dédales des installations techniques et des bureaux. Et sans s’en rendre compte, ils découvrent de l’art moderne et contemporain – et ça ne fait même pas mal.

josée hansen
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