Architecture et muséographie

De la rigueur avant toute chose

d'Lëtzebuerger Land du 15.05.2015

Dehors, il n’y a même pas de nom sur la sonnette. Rue Léon Lepage, à deux pas de la très modeuse Rue Dansaert à Bruxelles, Sara Noel Costa de Araujo a établi le siège (provisoire) de son bureau d’architecture, Studio SNCDA et al., mais n’a jamais eu le temps de s’occuper de telles broutilles. À la tête d’une jeune équipe de cinq architectes, la Luxembourgeoise quadragénaire restée à Bruxelles après ses études à la Cambre et à Londres, s’implique corps et âme dans la conception de ses projets. Lorsque nous lui rendons visite, elle planche entre autres sur l’élaboration de la participation de son bureau au concours pour un musée Bauhaus à Dessau, Allemagne. « Le défi, dit-elle, c’est de faire un musée pour le Bauhaus qui ne soit pas un pastiche du style Bauhaus. Alors nous nous sommes dits que, vu qu’une des caractéristiques du Bauhaus était sa pluridisciplinarité, nous allions faire quelque chose dans cet esprit-là. » Les premières ébauches allaient vers une structure portante comme une étagère XXL sur laquelle seraient exposés les objets du Bauhaus, avec des possibilités de faire des expositions temporaires dans ces différents compartiments. Quand Sara Costa veut expliquer quelque chose, une idée, un concept, elle prend ses stylos de couleur soigneusement rangés dans un seau en plastique et dessine sur une feuille. Le rendu du concours était fixé au 13 avril, plus de 800 projets ont été déposés, le jury va prendre sa décision sur la première phase début juin, puis il y aura une deuxième phase pour les bureaux sélectionnés jusqu’en septembre.

Que l’équipe de Sara Costa participe à un concours pour un musée, et en plus un musée pour une école mythique comme celle du Bauhaus, n’étonne guère : elle a fait tout son parcours dans la transdisciplinarité, entre architecture et arts plastiques ou arts appliqués. Ainsi de l’exposition sur l’architecte belge d’avant-garde Juliaan Lampens, à l’occasion de laquelle est également sorti un livre plusieurs fois réédité. Sara Noel Costa de Araujo y a travaillé sur la chronologie, aux côtés du curateur Hans Ulrich Obrist par exemple, qui a réalisé une interview avec l’architecte. Travailler en équipe avec des experts de différents domaines, analyser, définir, classer, ranger, systématiser – voilà des approches qu’on va retrouver sur d’autres projets de l’architecte. Comme ces expositions dont elle a réalisé le concept et la scénographie, par exemple Dithyrambe, consacrée au travail de très jeunes architectes et qui devait uniformiser des objets très divers dans un show destiné à voyager dans des endroits aux dimensions variables – à la Cambre, à Sao Paulo ou à Bordeaux. Sa solution : un mur d’exposition qui traita les images exposées comme des œuvres d’art et pouvait s’intégrer dans un vaste espace comme dans un couloir. En 2014, elle participa, à nouveau avec toute une équipe, à l’appel à projets pour le pavillon belge à la biennale d’architecture de Venise. Si Rem Koolhaas voulait que les architectes traitent des Fundamentals, des fondamentaux, ils proposaient la conception d’une grande bibliothèque dans laquelle on devait retrouver les principaux livres et images représentant les grandes valeurs modernistes du XXe siècle.

Ce furent les curateurs de l’exposition L’empire du Sultan, Guido Messling et Robert Born, qui contactèrent le bureau SNCDA pour participer, avec deux autres jeunes bureaux, à un concours restreint pour la scénographie de cette grande exposition thématique devant se tenir au printemps 2015 au Bozar. Question de réseaux, mais aussi de pratique du musée : cette approche est un bon moyen pour eux de trouver de jeunes talents et de nouvelles idées dans des espaces qui ne changent pas, et pour les bureaux participants une belle référence sur un CV. L’empire du Sultan – Le monde ottoman dans l’art de la Renaissance est une exposition riche et fastueuse sur la fascination qu’exerça l’empire ottoman sur les artistes occidentaux et la pensée de la Renaissance. S’étirant de 1453, la chute de Constantinople, au début du XVIIe siècle, elle montre des portraits de Soliman le magnifique par le Titien, ou des œuvres de Durer, Véronèse, Hans Memling ou le Tintoret. Contrairement à aujourd’hui, les Orientaux ne sont alors pas vus comme de dangereux criminels ou des barbares, mais leur culture dépeinte dans toute sa richesse, son pouvoir (aussi militaire) et sa sophistication. « Le colonialisme n’a pas encore accompli ses méfaits et habitué l’Occident à se croire supérieur au reste du monde, comme il le fera à partir du XIXe siècle », constate le critique du Monde, Philippe Dagen (du 31 mars).

Dans cette plénitude et cette richesse, ce faste et ce clinquant des quelque 170 objets de toutes les tailles sélectionnés par les curateurs, comment créer une unité et prendre le contrepied, être discret et subtil à la fois dans la scénographie ? La solution de Sara Noel Costa de Araujo est dans la sobriété, la rigueur et …la classification. Quelles typologies, quelles tailles d’objets devaient être montrées et quel genre de présentation s’y prêtait le mieux ? Un inventaire exact permettait de dresser des constats, des listes et des dimensions, pour lesquelles différentes solutions furent trouvées : des niches en profondeur, avec ou sans verre, et différentes couleurs, des socles, des vitrines. Tous ont les dimensions correspondant aux objets, parfois un miroir permet de voir le verso des objets. Les cimaises qui accueillent les œuvres sont uniformément grises, tout comme les niches, entrecoupées toutefois par des couleurs plus claires pour les reliefs. Les cimaises s’arrêtent à quelques centimètres du parquet si typique du Bozar et ont des ouvertures vers les prochaines salles, comme ces espaces qui, jadis, permettaient à l’Orient et à l’Occident de dialoguer. Elles forment un cadre autour des ouvertures qui, dans la perspective, accentuent encore le sentiment d’enfilade des salles – voire d’infini. L’ambiance y est extrêmement précieuse, voire sérieuse, « mais c’est une expo sérieuse ! » souligne l’architecte en souriant.

Pas de décorations inutiles, pas de fioritures, pas d’éléments stylistiques juste pour « faire beau », mais des éléments structurels qui s’imposent par leur fonction, un langage formel minimaliste, une géométrie stricte et des matériaux rigoureux – l’approche de Sara Noel Costa de Araujo est toujours la même, qu’elle travaille sur un crématoire, un home pour personnes malade d’Alzheimer, des logements sociaux ou sur une caserne de pompier. Comme celle qu’elle va construire à Dilbeek, à dix minutes du centre de Bruxelles, un projet gagné suite à un concours restreint sur dossier lancé par le Bouwmeester, ce maître-architecte qui, dans le système belge, sélectionne et oriente les commandes publiques et aide ainsi beaucoup de jeunes bureaux à percer sur un marché très concurrentiel. La caserne avait comme difficulté de devoir concilier trois éléments différents sur une parcelle restreinte dans une zone à habitation : la caserne devant abriter sept camions et des espaces communs, une salle polyvalente et des logements. Leur solution : à nouveau de la rigueur dans la structuration de l’espace, un élément portant en béton brut pour la caserne en soi, ce qui permet de très grandes portées, et un deuxième élément, perpendiculaire, posé dessus. « Nous somme toujours extrêmement organisés et logiques, et nous montrons ce que nous construisons, toujours. Avec moi, il n’y aura jamais de façade décorative ! » lance-t-elle.

« Nous avons toujours la même méthode de travail, explique Sara Noel Costa de Araujo. L’échelle, finalement importe peu. » Ainsi, pour le contraste, le bureau développe actuellement une série de bijoux en laiton, conçus avec la même méticulosité – et les mêmes discussions fondamentales en amont. « Je trouve toujours intéressant de travailler et d’échanger avec des gens qui sont experts dans leurs domaines respectifs et avec lesquels on a des affinités », continue l’architecte. C’est le « et ali. » dans le nom de son bureau : pour une hôpital psychiatrique, elle travaillera avec des psychiatres et des médecins, pour une exposition avec les artistes, les curateurs, les graphistes ou tout autre expert qui puisse apporter quelque chose. « L’essentiel, c’est toujours de développer la structure, tout le reste s’ensuivra tout naturellement ».

L’exposition L’empire du Sultan dure encore jusqu’au 31 mai au Bozar à Bruxelles avant de continuer au Muzeum Narodowe à Cracovie / Pologne ; pour plus d’informations: www.bozar.be. Publication d’un catalogue, 296 euros, 50 euros.
josée hansen
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