LocusFocus à Arnhem

LocusFocus : HocusPocus

d'Lëtzebuerger Land vom 23.08.2001

Il n'en a pas supporté la vue. La sculpture moderniste Citoyens devant le bureau central de police d'Arnhem (NL), à deux pas de l'Eusebiuskerk, a exaspéré Nedko Solakov, alors il a pris sa massue et vandalisé une des figures de la sculpture. Destroyed Public Sculpture est un acte anarchiste, une rébellion contre l'ordre établi, contre les trop nombreuses pollutions esthétiques dans l'espace public. Joyeusement subversif, l'artiste bulgare - connu au Luxembourg pour avoir déposé du bric et broc dans les vitrines du Musée national et écrit de jolis poèmes absurdes sur les ailes d'un avion de la Luxair - a, paradoxalement, dû se procurer les autorisations de la police, propriétaire de la sculpture ainsi vandalisée. En ayant recours à la voie hiérarchique, en s'inscrivant officiellement dans l'exposition Sonsbeek 9, Nedko Solakov est donc probablement un des rares vandales à être payé par la main publique. 

Son geste était peut-être prémonitoire, sa volonté de se faire entendre en a inspiré plus d'un: notamment dans le parc Sonsbeek (qui a donné son nom à l'exposition), ainsi qu'en espace public dans le centre ville, de nombreuses oeuvres de cette édition ont été vandalisées. Par des anonymes cette fois-ci, qui ont peut-être agi gratuitement, d'autres ayant probablement aussi voulu marquer leur désaccord avec l'exposition entière ou avec le travail d'un artiste - d'ailleurs, il y a même un magasin qui s'appelle Van Dalen à Arnhem, tout un programme. 

Sonsbeek est une des plus anciennes grandes expositions en espace public en Europe, fondée en 1949, elle a même précédé la vénérable Documenta de Cassel de six ans. Or, Sonsbeek est nettement moins connue aujourd'hui que ses pairs, peut-être à cause de l'irrégularité de l'événement : à Arnhem, la Fondation Sonsbeek décida après quelques éditions biennales, d'en réduire la fréquence et de n'organiser une exposition que lorsque l'actualité de l'art le demanderait, lorsque les évolutions dans l'art contemporain rendraient un état des lieu nécessaire. Ainsi, après qu'elle ait été organisée en 1971 par Wim Beeren, en 1986 par Saskia Bos et en 1993 par Valerie Smith, le commissariat de la neuvième Sonsbeek incombait à Jan Hoet, le boulimique, directeur du Smak de Gand. 

Et il arriva à Arnhem avec ses souvenirs d'adolescent - dans le catalogue, il raconte avoir pris goût à l'art contemporain en visitant la première édition en 1949, à l'âge de treize ans - et avec un concept : une « trilogie d'espaces » et sa longue liste d'artistes dont il estime le travail. LocusFocus est son titre, avec l'aide des artistes et de leurs oeuvres, il voulait focaliser l'attention publique sur certains endroits de la ville, confronter l'art à la vie et la vie à l'art. Pour sa « trilogie », il a choisi trois espaces publics très différents : le parc Sonsbeek datant du XIXe siècle, espace de verdure et traditionnel coeur de l'exposition, une église (Eusebiuskerk), représentant le sacré et l'Arnhem historique, et, plus extraordinaire encore, un grand centre commercial décentralisé, Kronenburg, temple de la grande consommation, symbolisant le profane.

Pour y intervenir, Jan Hoet a fait participer plus de 70 artistes de 25 pays dont la moyenne d'âge se situe aux alentours de 33 ans. Le résultat est une cacophonie visuelle, avec de nombreuses œuvres quelconques devant lesquelles on aurait bien envie d'emprunter la massue de Nedko Solakov. En plus, les oeuvres se perdent souvent dans leur environnement, nombreuses sont celles qui, bien qu'inscrites sur les plans vert fluo, demeurent introuvables, il faut alors consulter une longue annexe des changements intervenus depuis le vernissage, le 2 juin, de nombreux travaux étant abîmés ou déplacés, le jeu de cache-cache en devient agaçant. Comme si Jan Hoet avait vu trop grand avec une trop petite équipe et un budget trop modeste pour ses ambitions - en 1993, il y avait moins de la moitié d'artistes.

Ainsi, dans le centre commercial Kronenburg, aucune oeuvre n'a survécu dans le parking souterrain, d'autres peinent à s'imposer dans un environnement déjà surchargé de bruits et de stimuli visuels très agressifs. Dans ce contexte chaotique, les artistes se sont limités à une fonction purement décorative - le pire emplacement étant des photos qu'il faut aller voir dans les toilettes du MacDonalds ?- où seule Alicia Framis a tenté d'interrompre le flux frénétique des consommateurs en folie, mais son espace de repos Minibar n'a fonctionné que durant quelques semaines. Kronenburg est un échec, car l'art disparaît dans cet environnement hostile.

Devant Kronenburg, le long d'un boulevard à six voies, de grandes pancartes, de la taille de ces affiches publicitaires conçues pour attirer l'attention des automobilistes ; des images intrigantes, sans marque : une vue sur Arnhem, avec le pont rond au-dessus du Rhin, la silhouette de quelques bâtiments marquants comme l'église, quelques tours d'habitations et un iceberg, en dessous duquel s'ouvre une faune et flore subaquatique impressionnante, comme une coupe transversale dans la ville. L'artiste luxembourgeoise Simone Decker a ici employé son procédé de photographies en trompe l'oeil, estompant les dimensions et l'échelle des objets, qu'elle a mis au point pour Chewing in Venice, sa participation à la biennale en 1999. 

Avec Recently in Arnhem, son travail prend une dimension plus surréaliste, plus inquiétante : ici, la ville disparaît presque devant ce qui ressemble à une inondation, au fil des images, la ville semble s'engouffrer dans ce monde subaquatique. Une tour faite de boules de glace fuchsia ajoute une touche d'humour décalé. Comme dans tout son travail, Simone Decker entremêle réalité et fiction et s'interroge sur comment habiter le monde, comment se faire sa place dans un environnement pas toujours excessivement amical. 

Sa silhouette d'Arnhem montre à quel point la ville est moche, ou disons, plus diplomatiquement, peu attractive. Proche de la frontière allemande, stratégiquement importante pour le Rhin, elle fut presque entièrement détruite en 1944 par les Nazis et dut être complètement reconstruite. Or, contrairement à Rotterdam, qui connut le même sort et misa par la suite dans une architecture résolument moderne, Arnhem fut reconstruite de bâtiments sans grande qualité, sans âme aussi, les constructions de type HLM se perdant quasiment sur de grandes places uniquement dédiées au trafic. L'église Eusebius, datant de la fin du XVe siècle survécut et acquit alors vite le statut de symbole. Jan Hoet la découvre pour l'art alors qu'elle reste en fonction. Il est bizarre d'attendre la fin de la messe, de croiser encore les croyants qui boivent un café dans l'église après la messe ? pratique sociale fréquente dans la communauté protestante ? et d'assister au ramassage des chaises pour que l'église devienne espace d'exposition à part entière. L'expérience pourtant est ratée, car les oeuuvres d'art ont atterri là sans véritable rapport avec la fonction ou l'architecture du bâtiment. Même le Caterpillar en marbre de Wim Delvoye semble uniquement posé là afin d'avoir un environnement impressionnant pour la photo.

Finalement, c'est dans le parc, très artificiel, comme l'est celui des Buttes-Chaumont à Paris, avec des cours, des chutes et des lacs d'eau, des buttes et des ponts, des villas et des pavillons que Sonsbeek 9 est le plus réussi. Jan Hoet voulait focaliser l'attention des visiteurs sur les endroits moins connus, moins pittoresques, des coins perdus. Il en résulte quelques oeuvres superbes : l'Allemand Hermann Maier Neustadt a posé une structure ovale en pleine forêt, dans son WF Spiral Part One, Cinema, le visiteur contemple les arbres et les sous-bois dans une architecture futuriste, surélevée, comme dans une cabine de relaxation. Hermann Maier Neustadt met en valeur l'environnement, alors que Kris Martin détourne un élément du parc : pour Verklärte Nacht, il a enlevé la sculpture du physicien Hendrik Antoon Lorentz, prix Nobel issu d'Arnhem, de son socle grandiloquent et l'a posé à quelques mètres de là sur la pelouse, derrière une petite sculpture d'une femme nue, faisant de l'homme un voyeur.

Les gais lurons chaotiques de Gelatin, ayant déjà transformé l'extérieur du pavillon autrichien à Venise en nature sauvage, invitent ici à un bain de boue dans la parc (You must stop curien !), alors que Peter de Cupere (B) invite les hommes à son Right Tree, un tronc d'arbre de toilette, fait de naphtaline qui disparaît à force d'utilisations. Berlinde de Bruyckere (B) a accroché des chevaux empaillés dans les arbres (Een), qui pendent au-dessus de nos têtes comme des fruits murs, absurdes, comme des réminiscences des aventures de Münchhausen.

Conscient des rapports de force dans le monde de l'art, de l'omnipotence du curateur vis-à-vis de l'artiste, l'artiste sud-africain Kendell Geers, en train de devenir la nouvelle méga-star de l'art contemporain, appelle son oeuvre Truth or Dare un « portrait de Jan Hoet » : dans un enclos hautement sécurisé, qui ressemble fort à une cage aux lions, il a posé des dizaines de mégaphones qui diffusent les grognements, les raclements de gorge et autres bruits qui parasitent un long discours de Jan Hoet, le loquace. De loin, on a vraiment l'impression d'être attiré dans la clairière par des animaux sauvages, et on se dit : enfin une oeuvre irrévérencieuse, critique et in context.

Sonsbeek 9 : LocusFocus dure jusqu'au 23 septembre 2001 à Arnhem aux Pays-Bas, à trois heures et demie de voiture du Luxembourg ; accessible du mardi au vendredi de 10 à 17 heures ; samedi et dimanche de 11 à 17 heures ; pour plus d'informations, par Internet : www.sonsbeek2001.nl. Un catalogue en deux parties est édité par la Fondation Sonsbeek et diffusé par Idea Books ; ISBN 90-806438-2-3 ; environ 1 400 francs.

josée hansen
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