Sous les ponts au Casino

Robert Schuman et le nougat

d'Lëtzebuerger Land du 26.07.2001

Un dimanche après-midi, tout en haut de la rue Jules Wilhelm à Clausen : une grosse Mercedes gris argentée, immatriculée au Luxembourg, s'arrête brutalement dans sa montée, le chauffeur hésite, fait quelques mètres en marche arrière. Les portières s'ouvrent, un homme aux tempes grisonnantes et deux jeunes femmes, l'une rousse, l'autre blonde, sautent de la voiture et rigolent en russe. Elle viennent poser pour une photo devant Trophy, la sculpture de Wim Delvoye, représentant un cerf et sa biche qui s'accouplent dans une position humaine, en face-à-face. Puis les femmes disparaissent avec leur galant chauffeur comme elles étaient venues. Ne restent que les amateurs d'art, reconnaissables à leurs plans verts qui les guident à travers tout le parcours de Sous les ponts, le long de la rivière… et qui sont là à propos. Or, l'épisode des femmes est au moins aussi réjouissant : insouciantes, elles se sont approprié l'art tout naturellement alors que le propre d'une bonne signalétique est justement de - peut-être trop démonstrativement - le marquer comme tel.

Sous le Pont Adolphe, des promeneurs s'interrogent sur la nature de ce trou qui a tout d'une fouille archéologique abandonnée. Et quelle est cette musique, du piano, qui résonne sous les arches du pont centenaire ? Et in arcadia ego (Lach) de Luca Vitone est un hommage à Franz Liszt qui donna non loin de là, au Casino bourgeois, son dernier concert public, le 19 juillet 1886, quelques mois avant de mourir. Le premier dimanche après le vernissage, un suicidé fut trouvé en bas, à côté de l'oeuvre de Vitone. Non pas qu'il y ait un rapport de causalité, seulement, dans son oeuvre romantique, l'artiste a complètement fait abstraction du réel et le réel a pris le dessus : depuis que le dispositif anti-suicide fut installé sur le Pont Rouge, il est de notoriété publique que le Pont Adolphe est souvent choisi par ceux qui sont fatigués de vivre. 

Le Casino Luxembourg devant fermer cet été pour que soient installées de nouvelles fenêtres - un bon signe pour sa survie que l'État y investisse -, le directeur artistique du Casino Luxembourg, Enrico Lunghi, a donc pris l'initiative de se rabattre sur toute la ville comme lieu d'exposition. Et a trouvé un allié au Musée national d'histoire et d'art, fermé lui aussi et coproducteur de l'exposition. De nombreuses villes de province se sont forgé une solide réputation en misant sur l'art en espace public - voir Münster et ses Skulptur.Projekte, tous les dix ans, ou Sonsbeek à Arnhem (NL), qui a lieu actuellement. Pour le parcours luxembourgeois, qui mène en trois heures (à pied) du Casino Luxembourg le long de la Pétrusse et de l'Alzette au Fort Thungen, au chantier du Musée d'art moderne (qui, pourtant, a choisi de ne pas coproduire l'exposition), 18 artistes furent invités à créer des travaux in situ. Chaque oeuvre est donc conçue pour le lieu.

« Ici, tant de grandeur s'unit à tant de grâce, tant de gravité à tant de charme, que l'on pourrait désirer que Poussin eût exercé son talent magnifique en des sites pareils, » avait noté Johann Wolfgang von Goethe dans ses carnets de routes de Kampagne in Frankreich (1792). Et le Luxembourg est tellement fier d'être cité dans la bouche d'un grand, comme s'il grandissait dans son regard, que de vaillants défenseurs de la forteresse ont même fait graver cette note sur un monument au Bock. Or, quand Goethe écrivait ces lignes, il accompagnait son ami le duc de Weimar dans sa campagne de restauration en France, tentant de repousser les révolutionnaires et de réinstaurer le féodalisme - donc il luttait contre le changement socio-politique - nombre d'aristocrates avaient trouvé refuge au Luxembourg, la région était à feu et à sang. Et le vieux Goethe faisait abstraction de tout ce contexte pour écrire ces quelques vers d'un romantisme kitchissime. 

Dans son texte du catalogue, Enrico Lunghi cite ce fameux passage de Goethe en rapport avec l'oeuvre de Daniel Buren, D'un cercle à l'autre, le paysage emprunté. Avec six cadres en bois carrés à ouvertures rondes et décorés de ses lignes verticales, installés à des endroits stratégiques, il oriente le regard du visiteur sur des « vues imprenables », très photogéniques - un peu comme dans les parcs d'attractions ou les réserves naturelles américains, où les endroits idéaux pour prendre son snapshot sont indiqués par des panneaux et même parfois sponsorisés par des fabricants de pellicules. Faisant référence à des cadrages classiques de la peinture - la rivière en virage avec la forteresse qui la surplombe (coin de la rue Saint Ulric) par exemple - ou à la prise de vue typique des cartes postales (le bâtiment de la BCEE ou le Pont Rouge), il met en exergue cette logique du parcours touristique et de l'imaginaire de la ville éternelle. Un maximum d'effet avec un minimum de moyens.

Car en général, pour tout ce qui est exposition in situ, il y a un phénomène, appelons-le «nougat de Montélimar ». Terme qui décrirait la paresse intellectuelle d'un certain nombre d'artistes invités à créer une oeuvre spécifique dans une ville qu'ils ne connaissent guère et qui se bornent alors à créer des oeuvres avec deux ou trois éléments glanés dans un guide touristique basique, dans des discussions avec les professionnels qu'ils côtoient ou dans leurs préjugés. Ce que le nougat est à Montélimar, ce seraient les banques, la cour grand-ducale ou la cancoillotte au Luxembourg. Dans l'exposition actuelle, Jacques Charlier est tombé dans ce piège - bien que l'artiste belge connaisse assez bien le Grand-Duché, le Casino lui ayant même déjà consacré une rétrospective… - sa Melusine digitale et sur-dimensionnée sur bâche en plastique est trop primaire. 

Ivana Keser voulait combiner le global et le local et adapta son projet de cages à journaux qu'elle a déjà fait installer dans d'autres villes (Berlin, Zagreb, Cleveland, New York) pour le remplir de vieilles éditions de journaux locaux (dont le Land). Pour Luxembourg, elle a également produit son propre journal, le Garden Newspaper - où est l'information, où la désinformation ? que vaut le contenu d'un journal ? autant de questions qu'elle aimerait qu'on se pose, mais le propos se perd un peu, à l'image de la cage. Avec l'inscription Du aber bleibst sur l'eau ou sur un pan de la forteresse, Christian H. Cordes devient mystique et fataliste, invoquant la permanence de la forteresse ou l'éternité de la nature face à qui toute lutte humaine pour le progrès serait vaine. Dans ces moments-là, Sous les ponts… prend des allures de parcours Vauban ou circuit Wenzel : une plaisante promenade touristique, encadrée par un peu d'art fort plaisant et surtout pas fatigant. Ce n'est certainement pas un hasard que pour voir la dernière oeuvre du parcours, le sixième cadre de Buren, il faille passer au Musée de la forteresse et traverser tout un terrain de forteresse restaurée : elle n'était pas éternelle, mais on la reconstruit en guise d'attraction. 

Tout geste dans l'espace publique est forcément politique. Le parcours de Sous les ponts… mène non seulement du Casino au Mudam - qui, symboliquement, serait du domaine de la politique culturelle, le Casino devant « préparer » le public à ce qui l'attend au Mudam. Il passe par exemple aussi devant la maison de et le monument à Robert Schumann participe du mythe politique du petit Grand-Duché au berceau de la grande idée européenne. Ce qui étonne dans tout ça, c'est qu'aucun artiste n'ait pris les idées reçues à contre-courant, que personne n'ait mis en cause ou questionné ces belles mythologies.

Beaucoup d'artistes alors se limitent à montrer leur oeuvre, créée ici, mais qui aurait pu l'être dans beaucoup d'autres contextes : le cyborg antimondialisation, savant et loquace, de Johnny Spencer (A Head), la Trophy de Wim Delvoye (bien installée par ailleurs, et acquise par le Musée national), la plaque d'ardoise conceptuelle Ripple (Ondulation) de Ian Hamilton Finlay ou la Civic Sculpture du maître de l'absurde, David Shrigley, par exemple.

Puis il y a ceux des artistes qui jouent sur la limite entre espace privé et espace public : Elsebeth Jorgensen et Sofie Thorsen ont documenté l'attachement des gens à leurs plantes d'intérieur, ces plantes qu'on pose sur le rebord de sa fenêtre et auxquelles on attribue soudain une importance capitale malgré leur valeur commerciale souvent réduite. Elles exposent les plus belles citations sur une cinquantaine de plaquettes installées le long du parcours (Window-still). Jill Mercedes - seule artiste luxembourgeoise à participer - jette son dévolu, son amour sur toute la ville, sous forme de coeurs en grés flammé (If you love someone). Une fois arrivés en bas, les coeurs deviennent sculptures, objets d'art, beaucoup de gens qui en trouvent les emportent, ils intègrent alors un nouvel espace privé. Ceux qui se sont cassés restent de mystérieux tessons, intriguant par leur brillance - et on peut se demander s'ils ne furent pas trouvés lors de la fouille archéologique adjacente de Luca Vitone.

Joëlle Tuerlinckx pose ces questions sur l'espace privé et l'espace public, l'intime et l'officiel avec une grande acuité : dans le magnifique pavillon de la place de Bruxelles, anciennement kiosque à journaux, elle a concentré, comme distillé, le fond sonore de toute une ville à différentes périodes de la journée : trafic routier, aérien, oiseaux et enfants qui jouent. Volume de démonstration - pour exposition « plein air » se situe dans la lignée de ses tentatives de répertorier, définir, décrire et classer le monde et ce qui le représente. Une petite oeuvre, toute aussi poétique, permet à chacun de participer à cette entreprise : Moment d'exposition - objet à voir tomber est une disquette en papier très léger, un ready-made pour ainsi dire. 

Comment appréhender, comment vivre la ville, l'urbanité, son environnement est une question très actuelle, au moment où art et architecture s'interpénètrent de plus en plus. Karma de Jan Fabre, installation (très mystique) le long d'une falaise de chaises roulantes et autres matériels d'aide pour handicapés moteurs recouverts de ces scarabées aux verts chatoyants qui caractérisent l'oeuvre de Fabre, pourrait être vu dans cette lignée, faisant allusion à l'hospice civil du Grund. Olaf Nicolai a invité quatre architectes ou groupes d'architectes à concevoir des maisons d'abeilles, la structure des nids d'abeilles ayant toujours fasciné les architectes en quête de constructions rationnelles. 

Les maquettes flottantes en mousse de Won Ju Lim ne sont pas sans rappeler, justement, les structures des nids d'abeilles et, plus encore, des maisons standardisées, préfabriquées. La composition de Floating Suburbia est soumise à un changement permanent et aléatoire, les maquettes s'assemblant toujours différemment selon le cours de l'Alzette, chaque jour, une nouvelle maquette y est ajoutée jusqu'à ce que cela devienne une véritable banlieue, une cité idéale. Plus loin, Daniel Roth cherche de présumés passages secrets, souterrains, de la «connexion Mansfeld » (Untitled).

L'oeuvre la plus populaire de toute l'exposition est sans aucun doute Balls de Ilona Németh : ses boules rouges de deux mètres de diamètre sont ludiques et jubilatoires à la fois. Posées sur la grande pente en face de la place de la Constitution, les boules attirent non seulement le regard par leur brillance et le contraste très marqué entre le vert de l'herbe et leur couleur rouge, mais aussi les promeneurs qui se couchent à côté pour lire ou discuter, les enfants pour jouer - davantage que d'habitude.

À l'extrême opposé pour ce qui est de la visibilité, mais dans une logique pas aussi lointaine, Patrick Corillon loue des cannes aux visiteurs disciplinés (qui partent du Casino et arrivent avant 18 heures au fort Thungen) : son Parcours du scarabée « rend visible l'invisible », un programme informatique permettant de tracer une oeuvre d'art avec les données recueillies par une carte magnétique fixée sur la canne  grâce aux coups de la canne par terre). Poétique, in situ, discrète, l'oeuvre n'existe que grâce à l'apport du spectateur. Qui soudain, a le sentiment d'avoir humblement pu changer quelque chose.

 

Sous les ponts, le long de la rivière… avec Daniel Buren, Jacques Charlier, Christian H. Cordes, Patrick Corillon, Wim Delvoye, Jan Fabre, Ian Hamilton Finlay, Elsebeth Jorgensen et Sofie Thorsen, Ivana Keser, Won Ju Lim, Jill Mercedes, Ilona Németh, Olaf Nicolai, Daniel Roth, David Shrigley, Johnny Spencer, Joëlle Tuerlinckx et Luca Vitone, organisé par le Casino Luxembourg et le Musée national d'histoire et d'art, dure jusqu'au 14 octobre, ouvert tous les jours de 11 à 18 heures. Le catalogue, vendu en mallette, comporte deux parties : un livre et des plaquettes photographiques des projets in situ, et coûte 1200 francs ; ISBN : 2-919893-34-3. Un miniguide très utile est en vente pour 100 francs. Pour plus d'informations : Casino Luxembourg, téléphone 22 50 45 ; fax : 22 95 95 ; e-mail : casino-Luxembourg@ci.culture.lu.

 

 

 

 

josée hansen
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