La Turquie et l’Europe

La fin de l’histoire ?

d'Lëtzebuerger Land vom 15.03.2019

Lors du « politischer Aschermittwoch », cette vénérable institution bavaroise, Manfred Weber a réitéré sa position vis-à-vis de la candidature turque à l’Union européenne. Bien que le Mercredi des Cendres soit traditionnellement le début du carême dans le monde catholique, le président du groupe PPE qui se verrait bien succéder à Jean Claude Juncker à la tête de la Commission européenne, n’a pas mâché ses mots. Face aux membres de l’Union chrétienne-sociale (CSU), réunis à Passau, il a annoncé que s’il était élu président de la Commission, il exigerait que soit mis un terme aux négociations d’adhésion de la Turquie. « La Turquie ne peut pas devenir membre de l’Union européenne », a-t-il déclaré à un public enthousiaste.

Weber a le mérite d’être constant. Le non à la Turquie a toujours été sa position et celle de son parti. Toutefois le fait qu’il rejette l’idée d’une Turquie européenne au nom des droits humains et non pas seulement avec un argumentaire culturaliste et identitaire est significatif de l’évolution de ces dernières années. Dans un communiqué de presse qu’il avait diffusé en avril 2017, Weber avait déjà expliqué que « les récents développements en Turquie montrent clairement que le président Erdogan ne respecte pas les valeurs européennes tels que l’État de droit, la démocratie et les droits de l’homme ».

Sur la question de l’adhésion turque, malgré certaines nuances et exceptions, l’échiquier politique en Europe a toujours été divisé en deux grands groupes : D’une part, des partis et des mouvements de centre-droite ou de droite qui avancent des arguments culturalistes pour s’opposer à l’entrée de la Turquie dans l’UE. D’autre part, des partis et mouvements centristes ou de gauche ouverts à l’adhésion d’une Turquie démocratique. Certes les conservateurs européens ont toujours fait les yeux doux aux Turcs comme consommateurs, mais ils les rejettent en tant que citoyens. Ce qui est nouveau, c’est que les mouvements politiques qui ont de par le passé soutenu l’adhésion de la Turquie adoptent aujourd’hui une approche similaire et renoncent à l’idée d’une Turquie démocratique au sein d’une Europe allant de Grenade à Gaziantep. Cependant ils veulent continuer à profiter du marché turc, de ses consommateurs et de sa main d’œuvre bon marché.

Emmanuel Macron est un parfait exemple de cette évolution. En janvier 2018 après avoir rencontré son homologue turc, le président français décrivit son projet pour la Turquie dans des termes qui n’auraient pas déplu à Manfred Weber. Déplorant la situation politique en Turquie, Macron proposa de « repenser cette relation [entre la Turquie et l’Union européenne] non pas dans le cadre du processus d’intégration mais d’une coopération, d’un partenariat ». Tout comme le politicien de droite bavarois, Macron accepte le statuquo politique en Turquie et le règne de Recep Tayyip Erdogan comme une fatalité, mais désire toutefois développer des relations avant tout économiques et sécuritaires avec cet État autoritaire.

Il s’agit-là d’une trahison des combats de celles et ceux qui luttent pour une démocratisation de la Turquie et payent pour cela un lourd tribut et aussi de l’esprit qui animait la déclaration de Robert Schuman proposant la création de la Ceca le 9 mai 1950. Le but de l’unification européen n’était-il pas de « contribuer au relèvement du niveau de vie et au développement des œuvres de paix », non seulement au sein de la Communauté, mais partout dans le monde ? C’est une renonciation à ce que les fondateurs de la Ceca considéraient, du moins en théorie dans le contexte très particulier de la guerre froide, parmi les tâches essentielles de l’Europe : faire de l’État de droit un modèle, une aspiration pour tous.

La montée de l’autoritarisme et du national-islamisme semble avoir éloigné la Turquie des principes fondateurs de l’UE. Toutefois Erdogan a bon dos. Son régime est un rêve devenu réalité pour les turcophobes d’ici et d’ailleurs et pour tous ceux qui s’opposent à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Il est vrai que les amis de la Turquie au sein de l’UE ont raté le coche il y a douze ans, en novembre 2007, quand la Commission européenne refusa de donner une date d’adhésion à la Turquie, alors que les négociations allaient bon train. Or il s’agissait d’un de ces moments charnières de l’histoire, le gouvernement turc de l’époque étant ouvert à la réforme et au changement sur toute une série de questions épineuses allant de la question kurde au génocide arménien, en passant par le problème chypriote. Aujourd’hui, abandonner l’idée de la Turquie au sein de l’UE pour faire face au danger populiste, en se cachant derrière le président turc, serait une erreur encore plus grave. L’on ne peut se dire européen et internationaliste et considérer Erdogan comme la fin de l’histoire.

Laurent Mignon
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