Transactions en ligne

Réputation à emporter

d'Lëtzebuerger Land du 22.05.2015

Les plateformes en ligne qui mettent en contact des internautes pour favoriser toutes sortes de d’échanges et de transactions, tels qu’objets d’occasion, locations de vacances, rencontres, gardes de chien, services à la personne, pour peu qu’elles aient rencontré leur public, ont réussi à construire en quelques années des bases de données qui constituent une part importante, voire essentielle, de leur trésor de guerre. Parmi ces données, celles qui portent sur la réputation de leurs participants sont particulièrement importantes pour les plateformes puisqu’elles apportent à leurs utilisateurs un gage de fiabilité fondé sur les appréciations émises par d’autres participants lors de précédentes transactions. Malheureusement, contrairement à ce qui se passe hors-ligne, il est aujourd’hui pratiquement impossible de faire valoir une bonne réputation de vendeur acquise par exemple sur Ebay pour attirer des locataires sur Airbnb, précisément parce que chaque réseau, chaque plateforme considère les données sur la fiabilité de leurs participants comme un précieux patrimoine exclusif. Il est vrai que les utilisateurs ont raison d’exiger, a priori, que des données les concernant ne soient pas transférées à d’autres sans leur consentement. Mais si ce sont les utilisateurs qui souhaitent opérer un tel transfert de « bons points » glanés lors de la vente d’un vélo ou en gardant des chiens, pour en bénéficier pour des transactions sur d’autres marchandises ou services ?

C’est pour pallier cette lacune qu’a été lancé cette semaine Karma, une extension pour navigateur qui propose à l’internaute d’agréger des appréciations obtenues lors de transactions enregistrées en ligne afin de les faire valoir dans d’autres contextes ou la réputation joue un rôle déterminant. L’idée a de quoi séduire, et elle témoigne de l’importance grandissante de la réputation qu’acquièrent les internautes au fur et à mesure de leurs transactions effectuées en ligne. L’objectif est de faire émerger une nouvelle sorte de capital qu’ils pourraient accumuler et faire valoir indépendamment de la plateforme utilisée.

L’approche de Karma (havekarma.com) est clairement orientée vers les utilisateurs plutôt que vers les opérateurs de plateformes : ce sont eux, en s’emparant de l’outil, qui doivent finir par convaincre ces derniers de jouer le jeu afin de favoriser l’arrivée de nouveaux entrants et par conséquent la conclusion de transactions. Lorsque l’utilisateur de Karma active un compte depuis son navigateur, une fenêtre lui demande s’il veut lier son compte à Karma, qui le cas échéant va intégrer les éventuelles appréciations exprimées à son encontre et tenir à jour son score (entre 0 et 100). Pour l’heure, la liste des sites proposés inclut Airbnb, Craigslist, Dogvacay, Ebay, Foursquare, LinkedIn et Twitter. L’outil est capable, assure Karma, de prendre en compte non seulement les appréciations quantitatives (le nombre d’étoiles par exemple, ou une note) mais également, à travers une analyse contextuelle, les commentaires rédigés. Une transaction impliquant une interaction personnelle bénéficie d’un meilleur coefficient qu’une transaction plus lointaine : un avis positif sur un séjour Airbnb vaudra donc plus pour son karma que le satisfecit de qui a acheté un objet sur Ebay ; enfin les transactions les plus récentes sont elles aussi surpondérées. Sur les pages des services sur lesquels on s’est affilié à Karma, on voit sur les pages les scores Karma des autres utilisateurs.

Quelles sont les chances que Karma perce ? Les plateformes concernées seront-elles tentées de bloquer l’extension ou de la déconseiller, afin de garder par-devers elles les données sur leurs utilisateurs, ou bien y trouveront-elles leur compte et envisageront-elles de la recommander voire de s’engager avec elle dans des partenariats ? Un autre point à surveiller est la triche potentielle (fausses identités et/ou création frauduleuse de réputations notamment), qui risque de la discréditer avant qu’elle n’atteigne une masse critique. Mais l’approche de Karma, qui s’adresse directement aux internautes pour se tailler une place sur les hauts-lieux de l’économie de partage en ligne, mérite d’être applaudie.

Jean Lasar
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