Festival de Cannes

Masculin Féminin

L’actrice Zhao Tao dans Les éternels de Jia Zhank-Ke, un film noir chinois, présenté au Festival de Cannes 2018
d'Lëtzebuerger Land vom 25.05.2018

Un des seuls portraits d’une femme forte nous provient cette année d’un habitué chinois de la Croisette. Ayant remporté en 2013 le Prix du scénario avec son film de sabre A Touch of Sin, Jia Zhang-Ke a marqué son retour en 2015 avec le mélodrame Au-delà des montagnes. Avec son nouvel opus Les éternels, déployé sur trois époques, il s’attaque pour la première fois au film noir, tout en racontant une histoire d’amour pas comme les autres.

Car la jeune Qiao, amoureuse de Bin, un chef d’une pègre locale, va aller jusqu’en prison pour défendre son petit-ami dans une scène d’action ontologique. Ayant appris à tirer de Bin, ce dernier l’avait prévenu que rien de bon n’émergera de l’usage d’un revolver. Pour le protéger, elle va recourir de sang-froid à l’arme à feu afin d’intimider le clan de jeunes délinquants qui ne connaissent ni foi, ni loi. Faisant l’ellipse sur l’emprisonnement de Qiao, celle-ci va découvrir à sa sortie que Bin refuse de rentrer à nouveau en contact avec elle puisqu’il a trouvé un nouvel amour. Dans une incroyable fidélité à ses sentiments, et qui est mis en parallèle avec l’intégrité de la pègre sur laquelle a régné son mari, elle va continuer à aimer Bin. Ce dernier revient la retrouver laminé et paralytique dix ans plus tard, vu qu’il se rend compte que c’est la seule personne qu’il ait jamais aimée. Risquant une incursion de la vie réelle dans l’univers de la fiction en confiant le rôle de Qiao à Tao Zhao, qui n’est personne d’autre que la femme du cinéaste, Jia Zhang-Ke signe une œuvre cohérente avec ce neuvième long-métrage.

L’antithèse absolue de ce beau portrait féminin est le dernier film du réalisateur danois Lars Von Trier. Avec The House That Jack Built, il livre un portrait d’un tueur en série qui revient sur ses six meurtres les plus réussis. Pendant deux heures et 35 minutes, ce sont avant tout des femmes qui vont être massacrées, et parmi lesquelles se trouvent aussi son épouse et ses enfants. Von Trier n’a jamais caché son nihilisme profond, mais avec son dernier opus, il signe un autoportrait grinçant sous la forme d’un protagoniste incapable d’empathie envers les autres, et animé avant tout par sa pulsion de mort. Après avoir trouvé les matériaux et la forme macabres pour achever son œuvre d’art ultime (la maison qu’il n’est pas arrivé à construire pendant sa vie), c’est Verge, incarné par Bruno Ganz, qui va l’inviter à une descente au royaume des ténèbres non sans rappeler l’enfer de Dante. Déserté par de nombreuses femmes pendant la projection, Von Trier, ne cherchant pas à se faire aimer par tout le monde, est connu pour sonder les tréfonds de l’âme humaine, et signe avec ce film une provocation immorale au plus haut degré. Cautionnée par le festival sûrement parce qu’il s’empêche de sauver son protagoniste à la fin du film, il n’empêche que sa sortie correspond au moment où la Ligue et le Mouvement cinq étoiles renversent la politique italienne. Si l’extrême droite et le populisme gagnent davantage du terrain en Europe, la glorification un peu perverse d’un homme qui devient tueur en série pour ne pas passer pour un dégonflé crée, comme tous les films du provocateur Von Trier, une sacrée polémique.

La comédie À genoux les gars d’Antoine Desrosières comporte quelques scènes aux dialogues trop caricaturaux, mais ce film à la frontalité assumée, et présenté dans la section Un certain regard, est la quête d’un rapport amoureux où la femme et l’homme coexistent à pied d’égalité et savent se faire plaisir mutuellement. Car ce n’est pas avec Salim, le meilleur ami du copain de sa sœur, que l’adolescente musulmane Yasmina va trouver la voie vers une sensualité et une sexualité hors mariage. En se libérant par une fugue de cette relation qui vire au chantage, le fameux sex tape à l’appui, Yasmina rencontre un dealer de drogue africain qui s’avère être non seulement inoffensif, mais aussi très attentionné à ses besoins. Il l’invite à passer la nuit dans un hôtel, sans pour autant forcer ce à quoi on s’attend, tout en le laissant advenir naturellement dans un deuxième temps. Ce film se résume à cette rencontre de deux corps dénudés improbables, cet africain au sexe conséquent et cette jeune musulmane dont les courbes ne correspondent pas vraiment aux affiches des publicités qu’ils croisent dehors. Le chemin initiatique de Yasmina réside dans le réapprentissage de l’abandon de soi à l’autre et qui passe par l’étape cruciale de la confiance, avant de pouvoir finalement jouir d’un plaisir qu’elle se croyait défendue.

Mais c’est le récit d’une douanière au physique disgracieux capable de flairer la culpabilité d’un individu qui remporte le prix un certain regard cette année. Dans le film fantastique suédois Gräns, Tina rencontre Vore, au faciès tout aussi peu délicat, et frappé par la foudre comme elle. Ensemble, le couple utilise de leur don surnaturel pour se mettre à la recherche d’hommes qui ont un point faible pour la pornographie infantile. Dans Les chatouilles, premier film d’Andréa Bescond et d’Eric Metayer, toujours présenté dans la section Un certain regard, les répercussions d’un désir déviant sont racontées du point de vue d’une femme, incarnée par la réalisatrice Bescond, et qui est devenue victime d’un pédophile pendant son enfance. Cet ami très proche de son père l’a manipulé à tel point qu’elle a gardé son secret jusqu’à très tard dans sa vie. En racontant en alternance les séances de psychanalyse de cette jeune danseuse, les flash-backs de son enfance ainsi que la sublimation de sa blessure à travers ses rôles dans des séquences de comédie musicale, ce film français atypique aborde d’une manière drôle et légère un sujet on ne saurait plus noir.

Quant à la caméra d’or, accordée au meilleur premier long métrage, ce prix a été décerné par la réalisatrice Ursula Meier et son jury au film belge Girl de Lukas Dhont. Née garçon, Lara, quinze ans, se lance avec l’appui de son père à corps perdu dans la quête de devenir danseuse étoile. Doublement récompensé, ce récit d’un adolescent transgenre a valu à l’acteur Victor Polster le prix du meilleur acteur par le jury Un certain regard, présidé par l’acteur Benicio del Toro.

Que l’être humain puisse aussi ne pas arriver à l’étape de la sublimation de la violence et la tourner contre soi-même, de nombreux films en compétition en font allusion. Synonyme d’une époque mouvementée, l’approche respectueuse du thème funeste du suicide est une récurrence dans les films qui ont défilé dans les salles cannoises. L’on retrouve ce sujet dans le lumineux et drôle 3 Visages de Jafer Panahi. Aprèas avoir réalisé son film clandestinement en Iran, le cinéaste n’a pas pu venir récupérer le prix du scénario qui lui a été décerné ex-aequo avec Lazarro Felice de la cinéaste italienne Alice Rohrwacher.

Dans le thriller loufoque Under The Lake de David Robert Mitchell, c’est un illuminé qui cherche d’une manière obsessionnelle le pourquoi du comment sur le derrière d’une boîte de céréales. Une quête que le protagoniste névrosé va finir pour lui, vu que l’illuminé décide de quitter le monde avant d’être arrivé au bout de son obsession. Pierre Deladonchamps, qui joue dans Les chatouilles, campe également le rôle-titre d’un auteur homosexuel dans la tragicomédie Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré. Tiraillé entre son amour pour Arthur, un étudiant qu’il rencontre à Rennes, son voisin de palier beaucoup plus âgé, incarné par Denis Podalydès, et l’amour qui le relie à son ex-amant atteint du sida, Jacques aurait pu retrouver du réconfort dans le rapport paternel qui le relie à son fils, mais n’y parvient plus. Si Vincent Landon affronte le monde de face en incarnant le militant Laurent Amédéo dans En guerre de Stéphane Brizé, son destin résidera dans un acte politique final qui fera de lui un lanceur d’alerte pas comme les autres. Le prix de la mise en scène, décerné au très réussi Cold War du cinéaste polonais Pawel Pawlikowksi, se clôt également sur une fin noire, bien que le couple l’affronte ici avec une lucidité calme.

Il faut monter dans l’échelle des prix pour retrouver une des seules comédies de la compétition, primée avec le prix du jury. Basé sur un fait divers stupéfiant, BlacKKKlansman de Spike Lee est un film drôle et engagé sur un officier de police afro-américain du Colorado qui a réussi à infiltrer au téléphone le Ku-Klux-Klan local, tout en se dédoublant grâce à son collègue blanc qui se rend aux meetings pour lui. Incarné par un duo remarquable composé de John David Washington, le fils de Denzel, et Adam Driver, le rire est au rendez-vous avec un sujet qui ne s’y prête pas en apparence. Ce film aurait pu prétendre à la palme en poussant plus loin les absurdités de toute forme de communautarisme, que ce soit du côté du Ku-Klux-Klan que du côté du militantisme et de l’activisme noir, et que le film amorce de mettre en parallèle à deux reprises.

Mais ce n’est ni à un film engagé, ni à un film féministe auquel le jury a décerné la Palme d’Or cette année. Le réalisateur japonais Hirokazu Kore-Eda, un autre habitué de la Croisette, obtient la distinction suprême avec Une affaire de famille, une œuvre à la fois tendre et cruelle. À une époque où la bioéthique ouvre la porte à l’homoparentalité, Kore-Eda redéfinit dans ce film son sujet de prédilection, la famille. À la prédominance des liens de sang, il substitue l’importance des liens que l’on choisit librement au cours de notre court voyage terrestre. Son récit d’une famille vivant au seuil de la pauvreté qui recueille une enfant maltraitée au sein de leur foyer, touche quand la bienveillance de la famille d’accueil est remise en question par la réalité peu attendue des liens qui les unissent. Sans calculer consciemment à l’avance les éventuelles conséquences que la décision du garçon aura sur son envie d’aider la fillette, ce film montre aussi très clairement à quel point l’entraide humaine relève d’un choix qui doit avant tout venir du cœur.

Thierry Besseling
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