Esthétiques de la campagne

Back to the future

d'Lëtzebuerger Land du 29.05.2015

« C’est un fameux trois-mâts fin comme un oiseau – Hisse et ho, Santiano ! » La chanson folk qu’enregistra Hugues Auffray en 1961 est de toutes les veillées au coin du feu des camps scouts, lorsque le chef va chercher sa guitare dans la tente pour régaler ses pairs d’une soirée chants et amitié. La chanson parle de celui qui quitte son Saint-Malo natal pour aller « jusqu’à San Francisco » chercher fortune, enfin, « si Dieu veut toujours droit devant ». Faire référence à cette imagerie romantico-marine hyper-ringarde à la Hugues Auffray demande une bonne dose de courage aujourd’hui – et, pourtant, Les Verts l’ont osé. Un des clichés qu’ils ont inventés pour leur campagne voulant promouvoir l’esprit pionnier du référendum du 7 juin représente un trois-mâts sur une mer légèrement agitée, arborant fièrement un drapeau au lion rouge – celui dont Michel Wolter, CSV, voulait faire le drapeau national, ce qui lui avait aussi valu les moqueries de certains Verts. Et comme si cela ne suffisait pas, le bateau est décoré d’une Gëlle Fra en figure de proue, le tout frappé du slogan Richteg Patrioten waren nach ëmmer Pionéier. L’image, qui circule surtout sur les réseaux sociaux, est non seulement une cacophonie visuelle mélangeant les symboles, mais surtout une catastrophe publicitaire, tellement elle brouille le message qu’elle veut véhiculer. S’adressant visiblement à ceux qui jugent être dans l’air du temps en affirmant leur patriotisme – et disent craindre une Überfremdung du grand-duché si les non-Luxembourgeois accédaient au droit de vote –, ils se perdent dans des acrobaties idéologiques. La première image de la série, celle du débarquement sur la lune, pour illustrer le caractère d’avant-garde de ce suffrage, fait également référence à un fait remontant à 45 ans. Pour l’esprit pionnier XXIe siècle, repassez !

Cette campagne des Verts, qui avaient eu jusqu’à présent des choix plus sûrs pour leurs campagnes électorales, est représentative du malaise de tous les partis politiques : s’étant engagés à ne dépenser que 100 000 euros chacun et à respecter une « campagne factuelle et correcte » (accord du 3 mars), ils ont du mal à articuler une idée plus complexe que « pour le oui » ou « pour le non ». Tout en ne voulant s’aliéner cette part grandissante de la population qui pourrait être contre le droit de vote des étrangers (53 pour cent de non parmi les électeurs, selon le denier Politmonitor TNS-Ilres RTL-Luxemburger Wort publié le 7 mai). Résultat des courses : une campagne esthétiquement rétrograde et particulièrement fade. Dans les couloirs, des membres de la majorité gouvernementale, loin de croire encore en une victoire du oui, disent désormais ne plus vouloir que limiter les dégâts et atteindre « au moins quarante pour cent d’adhésion ». Car, comme le Pid, le parti de Jean Colombera, qui a aussi produit des affiches, et milite pour le non, tout en étant pour l’idée d’un référendum, mais sur d’autres questions, plus importantes selon lui (l’adhésion du pays à l’Otan, le TTIP, le suffrage obligatoire ou le tram), une partie de la population va saisir l’occasion de cette consultation démocratique pour la transformer en motion de censure contre le gouvernement Bettel/ Schneider/ Braz.

C’est pourquoi les partis essaient de recadrer le débat en se limitant à une profession de foi sur les affiches : un simple « Jo » ou « 3X Jo » avec quelques gimmicks graphiques pour La Gauche, le LSAP et le DP. L’ADR par contre affiche fièrement son triple « Nee », avec même un tutoriel sur comment faire dans l’isoloir : une croix dans chaque case « non ». Si le LSAP s’aventure encore sur le terrain symbolique en déclinant son slogan en champs rouge, blanc, bleu et que le DP a même retracé les contours du pays sur son affiche, le CSV, le plus à droite des grands partis, n’a osé évoquer aucun des symboles patriotiques : ni le drapeau, ni les couleurs nationales. Visiblement mal à l’aise sur la question, ne voulant se laisser pousser dans le coin du nationalisme, il ne dit strictement rien avec sa campagne. Sauf à faire peur derrière les chaumières en mettant en garde devant une décision de vote trop rapide. Les communistes prennent une tangente et appellent à un vote blanc, alors que les Pirates, qui n’ont pas signé l’accord de campagne, appellent abstraitement à une plus grande participation politique de tout le monde. Leurs affiches grand format sont les seules à trôner sur les prés et sur les ronds-points – à côté de celles pour le musical Mamma Mía, qui sera joué en décembre au Grand Théâtre. Bel exemple de la politique spectacle.

josée hansen
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